La question des œufs revient sur le devant de la scène. En cause : des tensions d’approvisionnement persistantes, observées depuis plusieurs mois dans la grande distribution. Si certains consommateurs parlent déjà de « pénurie », l’interprofession du secteur préfère nuancer. Mais pour la Coordination rurale, le constat est clair : la production française serait fragilisée par la sortie progressive des élevages en cages.
Dans un communiqué publié jeudi, le deuxième syndicat agricole appelle explicitement à un « retour » des poules en cages, estimant que ce mode d’élevage permettrait d’augmenter rapidement la production et de soulager un marché sous tension. Une prise de position qui a immédiatement suscité de vives réactions au sein de la filière.
Pas de pénurie, mais une “tension”, répond l’interprofession
Du côté de l’interprofession des œufs, le discours est ferme. « Il n’y a pas de pénurie d’œufs », martèle le président du CNPO, Yves-Marie Baudet. Selon lui, le marché traverse une période de tension liée à plusieurs facteurs combinés : hausse structurelle de la demande, transitions des modes d’élevage et délais nécessaires pour mettre en service de nouveaux poulaillers.
« Nous avons tracé une trajectoire claire visant 90 % de production alternative d’ici 2030, et nous nous y tiendrons », insiste-t-il. La loi interdit déjà la construction de nouveaux bâtiments en cages, et la majorité des acteurs – producteurs, industriels et distributeurs – se sont engagés à abandonner ce modèle. « C’est le sens de l’histoire, et c’est ce que demandent les citoyens », souligne Yves-Marie Baudet à l’AFP, appelant les syndicats agricoles « à la mesure ».
La fin des cages, un choix assumé mais coûteux
Depuis plusieurs années, la filière œufs française s’est engagée dans une transformation profonde. Les élevages en cages, longtemps majoritaires, sont progressivement remplacés par des systèmes au sol, en plein air ou en bio. Cette transition implique toutefois des investissements lourds et des délais incompressibles. La Coordination rurale estime que cette mutation fragilise l’outil de production. « L’arrêt progressif des cages impose des coûts importants et réduit la capacité de production à court terme », avance le syndicat, qui voit dans le retour temporaire aux cages une solution pragmatique face aux tensions actuelles.
Une analyse que rejette l’interprofession, rappelant l’existence d’un plan de filière prévoyant la création de 300 nouveaux poulaillers d’ici 2030, exclusivement en modes alternatifs. Les premiers effets de ce plan devraient se faire sentir à partir de 2026, avec une montée en puissance progressive de la production.
Consommation en hausse et normes au cœur des critiques
Si l’offre peine à suivre, la demande d’œufs, elle, ne cesse d’augmenter. Produit peu coûteux, riche sur le plan nutritionnel et largement plébiscité dans les régimes alimentaires, l’œuf bénéficie d’une popularité croissante, qui accentue mécaniquement les tensions.La Coordination rurale pointe également du doigt les normes sanitaires et environnementales, jugées trop contraignantes. Elle évoque notamment les contrôles liés à la salmonelle et à la grippe aviaire, même si ces dernières années, seules quelques exploitations de poules pondeuses ont été touchées. Sur ce point, l’interprofession assure travailler avec le gouvernement à une simplification des contrôles, sans compromis sur la sécurité sanitaire. Un plan devrait être présenté d’ici la fin février.
La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, s’est exprimée sur le sujet, soutenant le plan de création de nouveaux poulaillers et reconnaissant les lourdeurs administratives qui pèsent sur les projets agricoles. « Aujourd’hui, la procédure d’installation d’un poulailler est quasiment la même que celle d’une centrale thermique », a-t-elle dénoncé, promettant un « grand ménage de la réglementation ». Les poulaillers relèvent en effet du régime des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), ce qui impose des études et des délais souvent jugés disproportionnés par les agriculteurs. Mais le gouvernement ne remet pas en cause la trajectoire de sortie des cages, désormais inscrite dans la durée.
Un débat révélateur des fractures agricoles
Au-delà de la question des œufs, ce débat illustre une fracture plus large au sein du monde agricole. D’un côté, une partie des syndicats réclame un assouplissement des normes et un retour à des modèles productivistes pour répondre à la demande. De l’autre, la filière organisée et les pouvoirs publics défendent une transition jugée inévitable, dictée à la fois par les attentes sociétales et les engagements réglementaires.
Si la tension actuelle devait se prolonger, la pression pourrait s’accentuer. Mais pour l’interprofession, le cap est clair : pas de retour en arrière sur les cages, seulement une montée en puissance progressive des élevages alternatifs.


