Au 60e jour de guerre, l’Iran a transmis aux États-Unis, par l’intermédiaire du Pakistan, un plan de sortie de crise en trois phases : d’abord un cessez-le-feu durable, puis la réouverture du détroit d’Ormuz, et seulement ensuite des négociations sur le programme nucléaire.
Une séquence que Washington rejette en l’état, estimant que le nucléaire ne peut pas attendre. Alors que le Brent flirte avec les 110 dollars le baril et que le délai légal de 60 jours imposé par le Congrès pour autoriser la guerre expire ce lundi 28 avril, le temps presse des deux côtés. Décryptage d’une partie d’échecs diplomatique à très haute tension.
Ce que contient la proposition iranienne
C’est le journaliste Barak Ravid, d’Axios, habituellement bien informé sur les dossiers israéliens et moyen-orientaux, qui a révélé dimanche 27 avril les contours de la proposition iranienne. L’information a été confirmée par la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, qui a indiqué que le président Trump avait « rencontré son équipe de sécurité nationale ce matin » et que « la proposition a été discutée ». Selon l’agence Tasnim, proche des Gardiens de la Révolution, le plan iranien s’articule en trois phases distinctes et successives. La première porte sur la conclusion d’un cessez-le-feu total, assorti de garanties que les hostilités ne reprendront ni en Iran ni au Liban. Un cessez-le-feu fragile est en vigueur depuis le 17 avril, prolongé le 21 avril par Donald Trump, mais il n’a pas empêché des incidents navals dans le détroit ni des frappes israéliennes au sud du Liban.
La deuxième phase concerne la gestion du détroit d’Ormuz. Téhéran propose une réouverture de ce passage stratégique, sous la forme d’un « nouveau régime juridique » élaboré en coordination avec Oman. L’Iran exige en contrepartie la levée du blocus naval américain instauré le 13 avril dans la mer d’Arabie, qui empêche les navires iraniens d’exporter leur pétrole. Les détails de ce nouveau régime restent à préciser, mais le Parlement iranien a déjà voté une proposition de loi stipulant que l’armée iranienne devrait conserver l’autorité sur le détroit. La troisième phase, celle qui bloque les discussions, reporte les négociations sur le programme nucléaire iranien à une date ultérieure, une fois le détroit rouvert et le blocus levé. C’est précisément cette séquence que Washington refuse.
Pourquoi les États-Unis jugent l'offre « insuffisante »
La réponse américaine a été rapide et sans ambiguïté. Interrogé sur Fox News, le secrétaire d’État Marco Rubio a déclaré que les propositions iraniennes sur le détroit d’Ormuz « ne répondaient pas aux demandes américaines ». Donald Trump, tout en qualifiant l’offre de « substantielle », l’a jugée « pas suffisante », ajoutant toutefois que la guerre pourrait se terminer « très prochainement ». La position de Washington est claire depuis le début du conflit : le nucléaire n’est pas un sujet secondaire, c’est le sujet. Trump l’a martelé dimanche sur Fox News en une formule lapidaire : « Ils savent ce que l’accord doit inclure. C’est très simple : ils ne peuvent pas posséder d’arme nucléaire. Sinon, il n’y a aucune raison de se réunir. »
L’administration américaine considère par ailleurs le blocus naval comme son principal levier de pression. Depuis sa mise en place le 13 avril, il a retiré jusqu’à deux millions de barils par jour du marché international en empêchant les exportations iraniennes. Trump affirme que « l’Iran s’effondre financièrement » et « perd 500 millions de dollars par jour ». Accepter de lever le blocus avant d’obtenir des engagements sur le nucléaire reviendrait, du point de vue de la Maison Blanche, à abandonner la seule carte qui force Téhéran à négocier.
Des négociations dans l'impasse depuis deux semaines
La proposition iranienne intervient dans un contexte d’enlisement diplomatique. Le cessez-le-feu du 8 avril, obtenu sous médiation pakistanaise, reposait sur une proposition iranienne en dix points que Washington avait acceptée comme base de discussion. Mais les cycles de négociation qui devaient suivre n’ont jamais vraiment démarré. Vendredi 25 avril, Donald Trump a annulé le déplacement de ses émissaires Steve Witkoff et Jared Kushner, qui devaient se rendre à Islamabad pour un deuxième round de pourparlers. Sa justification : « Je ne vois pas l’intérêt de les envoyer faire un vol de 18 heures dans la situation actuelle.
On peut tout aussi bien s’en sortir par téléphone. » Côté iranien, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a confié aux médiateurs pakistanais et omanais qu’il « n’y avait pas de consensus parmi les dirigeants iraniens quant à la manière de répondre aux demandes américaines ». L’aveu est rare et révèle des fractures internes au régime. Araghchi a néanmoins poursuivi un marathon diplomatique ce week-end, se rendant successivement au Pakistan, à Oman puis à Saint-Pétersbourg, où il a rencontré Vladimir Poutine lundi. La Russie, qui entretient des relations étroites avec Téhéran et a fourni des systèmes de défense aérienne à l’Iran, reste un acteur clé dans l’échiquier diplomatique, même si son rôle de médiateur est limité par sa propre implication dans la guerre en Ukraine.
Une crise énergétique mondiale qui s'installe
Les conséquences économiques sont déjà massives. Le prix du Brent a atteint environ 106 à 110 dollars le baril au 24 avril, après cinq jours consécutifs de hausse. Les primes d’assurance contre les risques de guerre pour les navires traversant le détroit sont passées de 0,125 % à 0,4 % de la valeur assurée par transit, rendant le passage économiquement prohibitif pour la plupart des armateurs. En France, le patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a estimé que le pays risquait d’entrer « dans une ère de pénurie énergétique ». Emmanuel Macron, en visite en Andorre ce lundi, a tenté de rassurer tout en reconnaissant l’urgence : « La cause du problème, c’est qu’aujourd’hui il y a ce blocus et le détroit d’Ormuz qui est fermé. Il faut traiter le problème à la racine, permettre aux choses de repartir. » Le président français a indiqué vouloir échanger « avec les autorités iraniennes » dans les prochains jours pour « convaincre » les parties de rouvrir le passage, rappelant qu’une coalition internationale de protection de la navigation, menée par la France et le Royaume-Uni, est en cours de constitution.
Le chancelier allemand Friedrich Merz s’est montré plus sévère, estimant que les négociateurs iraniens avançaient « très habilement, ou plutôt très habilement en ne négociant pas ». « Une nation entière est humiliée par les dirigeants iraniens, en particulier par ces soi-disant gardiens de la révolution », a-t-il déclaré lors d’un déplacement.
Le Liban, front parallèle et variable d'ajustement
La proposition iranienne ne mentionne le Liban qu’en filigrane, à travers la garantie que la guerre ne reprenne pas sur ce front. Mais la réalité du terrain est plus complexe. Le cessez-le-feu libano-israélien, en vigueur depuis le 17 avril et prolongé de trois semaines, est déjà mis à mal : le ministère libanais de la Santé a annoncé dimanche 14 morts dans des frappes israéliennes sur le sud du pays. Le président libanais Joseph Aoun a déclaré qu’il refuserait tout accord « humiliant » avec Israël, tandis que le Hezbollah s’oppose aux négociations directes entre Beyrouth et Tel-Aviv.
Le chef d’état-major israélien, Eyal Zamir, a ajouté une note pessimiste en affirmant que 2026 « pourrait encore être une année de combats » sur tous les fronts. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a de son côté justifié la poursuite de l’action militaire au Liban par la menace persistante des roquettes et des drones du Hezbollah. Le front libanais reste ainsi un levier que l’Iran peut activer ou désactiver selon l’avancement des négociations avec Washington, une réalité que tous les acteurs gardent à l’esprit.
Ce qui peut se passer dans les prochaines heures
Plusieurs scénarios se dessinent pour cette semaine cruciale. Le premier, et le plus optimiste, verrait Washington accepter de séquencer les discussions en commençant par le détroit tout en exigeant un engagement formel sur le calendrier nucléaire, une sorte de compromis procédural qui permettrait aux deux parties de sauver la face. Le deuxième scénario est celui de l’impasse prolongée : Trump refuse la proposition, le Congrès se divise sur l’autorisation de guerre, et le blocus comme la fermeture du détroit se poursuivent, aggravant une crise énergétique mondiale déjà sévère.
Le troisième scénario, le plus inquiétant, verrait une reprise des hostilités à l’expiration du cessez-le-feu, les Gardiens de la Révolution interprétant l’absence de progrès diplomatique comme un feu vert pour intensifier la pression navale. La réunion de crise tenue ce lundi par Donald Trump avec son équipe de sécurité nationale aura été déterminante. La porte-parole de la Maison Blanche n’a donné aucune indication sur les conclusions de cette réunion, se contentant de rappeler que « les lignes rouges du président concernant l’Iran ont été très clairement établies ». Traduction : pas de compromis sur le nucléaire. Reste à savoir si cette fermeté est un point de départ pour négocier, ou un mur contre lequel la diplomatie va s’écraser.


