La menace est tombée dimanche 17 mai, en marge du Festival de Cannes, et elle a l’effet d’une bombe dans le cinéma français. Maxime Saada, patron de Canal+, a annoncé qu’il ne souhaitait plus travailler avec les quelque 600 professionnels du septième art ayant signé une tribune dénonçant l’emprise de Vincent Bolloré sur l’industrie. Quand le premier financeur privé du cinéma français (220 millions d’euros par an) menace de couper les vivres à ceux qui le critiquent, c’est toute la question de l’indépendance artistique qui se pose. Et les signataires, eux, estiment que cette riposte prouve exactement ce qu’ils dénonçaient.

Ce qu'a dit Maxime Saada sur la Croisette

Lors d’une prise de parole en marge du Festival, citée par l’AFP et Le Film français, le président du directoire de Canal+ n’a pas mâché ses mots. « J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, et dans toute la diversité de ses choix. Et en conséquence, je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. » Il a ensuite précisé la ligne rouge qui, selon lui, a été franchie : « Si certains en viennent à qualifier Canal+ de « crypto-fasciste », alors je ne peux pas accepter de collaborer avec eux. La limite est là. Il n’est pas acceptable qu’il n’y ait pas de considération pour le travail de nos équipes. » Sur X, le groupe Canal+ a réaffirmé dans la foulée son « engagement indéfectible en faveur de la création et du cinéma ».

La tribune en question a été publiée le 11 mai dans Libération, à la veille de l’ouverture du 79e Festival de Cannes. Signée par environ 600 professionnels du cinéma — réalisateurs, acteurs, producteurs, techniciens —, elle s’alarme non pas du travail des équipes de Canal+ mais de l’emprise croissante de son actionnaire de référence, Vincent Bolloré, sur l’industrie cinématographique. Le cœur du texte porte sur le projet de rachat intégral d’UGC, le troisième plus grand réseau de salles de cinéma en France avec 521 écrans. Canal+ a acquis 34 % du capital d’UGC à l’automne 2025, avec l’ambition d’atteindre 100 % d’ici à fin 2028. Si l’opération aboutit, Canal+ et sa filiale StudioCanal seraient présents à toutes les étapes de la vie d’un film : préfinancement, production, distribution et exploitation en salles. Les signataires y voient un risque de concentration inédit dans le cinéma français, qui mettrait un seul groupe en position de décider ce qui se finance, ce qui se produit, ce qui se diffuse et ce qui se projette.

Au-delà de l’enjeu économique, la tribune a une dimension politique explicite. Les signataires estiment que « derrière son costume d’homme d’affaires, le milliardaire ne cache pas qu’il mène un « projet civilisationnel » réactionnaire d’extrême droite, à travers ses chaînes de télé, comme CNews, et ses maisons d’édition ». Parmi eux figurent les comédiennes Juliette Binoche, Adèle Haenel et Blanche Gardin, les acteurs Swann Arlaud et Jean-Pascal Zadi, le photographe et réalisateur Raymond Depardon, et le cinéaste Arthur Harari, dont le film L’Inconnue est en compétition officielle cette année. Il est à noter que la tribune ne qualifie pas Canal+ de « crypto-fasciste » – le terme invoqué par Saada comme ligne rouge. Cette qualification, utilisée par certains acteurs du débat public dans les semaines précédentes, ne figure pas dans le texte publié par Libération.

La riposte des signataires : « La preuve de ce qu'on dénonçait »

La réponse du collectif Zapper Bolloré, transmise à l’AFP dimanche après-midi, ne s’est pas fait attendre. Et elle retourne l’argument de Saada contre lui : « Pouvons-nous encore croire à l’indépendance de Canal+ vis-à-vis du milliardaire d’extrême droite, contre lequel il est désormais officiellement impossible de s’exprimer ? » Pour les signataires, la menace de rupture professionnelle prouve exactement ce que la tribune dénonçait : une confusion croissante entre les intérêts économiques du groupe et le projet idéologique de son actionnaire. Arthur Harari, dont le film est projeté à Cannes cette semaine, a tenu à distinguer les deux niveaux du débat dans un entretien à l’AFP. Il récuse toute critique contre les équipes de Canal+, mais assume avoir exprimé « un questionnement sur la dimension politique du groupe Bolloré ». « Je pense qu’il faut juste nommer les choses plutôt que de les laisser comme une espèce d’impensé », a-t-il déclaré. Le réalisateur Pierre Salvadori, également signataire et présent à Cannes, a choisi un registre plus radical : « Je ne ferai plus de films si on ne me laisse pas faire avec liberté. »

Canal+ n’est pas un acteur parmi d’autres dans le cinéma français. La chaîne représente environ 10 % du financement total du secteur et s’est engagée, sur la période 2025-2027, à investir un minimum de 480 millions d’euros dans la production cinématographique. Pour de nombreux réalisateurs et producteurs, un préachat de Canal+ conditionne l’ensemble du plan de financement d’un film. Ne plus travailler avec Canal+ ne signifie pas seulement perdre un client : cela peut signifier ne plus pouvoir monter un film du tout. C’est cette asymétrie de pouvoir qui donne à la déclaration de Saada sa charge. Les 600 signataires dénoncent la concentration du pouvoir de Bolloré sur l’industrie, et la réponse du patron de Canal+ consiste précisément à utiliser ce pouvoir pour les sanctionner. Un mécanisme que l’association de cinéastes indépendants Acid avait anticipé dès septembre 2025 en alertant sur le fait que « tout phénomène de concentration du marché ne peut se faire qu’au détriment des œuvres de la diversité ».

Un conflit qui dépasse le cinéma

L’affrontement entre Canal+ et les signataires s’inscrit dans une séquence plus large de tensions entre Vincent Bolloré et les milieux culturels français. En avril, des centaines de professionnels de l’édition avaient protesté contre le limogeage d’Olivier Nora, PDG de Grasset depuis plus de 25 ans, remplacé par Jean-Christophe Thiery, un fidèle du milliardaire breton. Le conflit avait cristallisé autour de la parution de La Légende, le dernier livre de Boualem Sansal, que la direction de Hachette — maison mère de Grasset, dans l’orbite de Bolloré — aurait voulu précipiter contre l’avis de l’éditeur historique.

De l’édition au cinéma, le schéma est le même : un empire médiatique et culturel qui s’étend, des professionnels qui s’alarment, et une direction qui réplique en menaçant de couper les ponts avec ceux qui s’expriment. Pour les signataires de « Zapper Bolloré », Cannes 2026 restera comme le festival où la question a cessé d’être un « impensé » pour devenir un affrontement ouvert. La suite dépendra de la capacité de l’Autorité de la concurrence à réguler le rachat d’UGC — et de la capacité des cinéastes à continuer de travailler sans le premier financeur de leur industrie.

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner
Exit mobile version