« Pour le moment, l’épidémie nous dépasse. » Quand le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé prononce ces mots, ce n’est pas un effet d’annonce. C’est un aveu. Tedros Adhanom Ghebreyesus a décrit lundi, lors d’une réunion ministérielle avec l’Agence sanitaire de l’Union africaine, une épidémie d’Ebola qui échappe au contrôle des équipes de réponse en République démocratique du Congo. Près de 1 000 cas confirmés ou suspects, plus de 200 morts, un bilan réel probablement bien plus lourd – et une souche du virus contre laquelle il n’existe aujourd’hui ni vaccin, ni traitement spécifique.

Ce que Tedros a réellement dit

Les déclarations officielles lors d’urgences sanitaires sont rarement aussi directes. Ce lundi, Tedros n’a pas cherché à rassurer. Il a identifié trois facteurs qui rendent cette épidémie « particulièrement difficile à gérer ». Le premier est le retard de détection. L’épidémie circulait déjà activement dans la province de l’Ituri depuis plusieurs semaines avant d’être officiellement déclarée par la RDC le 15 mai. Ce délai a permis au virus de prendre de l’avance sur les équipes de santé. « Le retard dans la détection signifie que nous sommes désormais en train de tenter de rattraper une épidémie qui progresse très rapidement. Nous intensifions d’urgence les opérations mais, pour le moment, l’épidémie progresse plus vite que nous », a déclaré le directeur de l’OMS.

Le deuxième facteur est l’ampleur réelle du foyer. Vendredi, Tedros avait indiqué que 82 cas étaient confirmés en laboratoire, avec sept décès confirmés. Mais il avait immédiatement ajouté : « Nous savons que l’épidémie en RDC est bien plus étendue », évoquant environ 750 cas suspects et 177 décès suspects supplémentaires. Le bilan approche donc le millier de cas et les 200 morts,  des chiffres qui, selon une analyse de l’Imperial College de Londres, pourraient encore sous-estimer la réalité d’un facteur deux. Le troisième est la nature même du virus en cause.

Le virus Bundibugyo

C’est l’élément le plus préoccupant de cette épidémie, et celui qui la distingue fondamentalement des précédentes flambées d’Ebola en Afrique. Le virus identifié n’est pas la souche Zaïre, contre laquelle deux vaccins (rVSV-ZEBOV et Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo) ont été développés et utilisés avec succès lors des épidémies de 2018-2020 en RDC. Il s’agit de la souche Bundibugyo, du nom de la ville ougandaise où elle a été identifiée pour la première fois en 2007. Contre cette souche, il n’existe à ce jour ni vaccin homologué, ni traitement antiviral spécifique. Les anticorps monoclonaux qui ont fait leurs preuves contre la souche Zaïre ne sont pas efficaces contre Bundibugyo. La prise en charge des patients repose donc exclusivement sur des soins de support : réhydratation, gestion des symptômes, isolement. Le taux de létalité du virus Bundibugyo peut atteindre 50 %, bien que les données soient limitées en raison du faible nombre d’épidémies documentées. Tedros a indiqué que l’OMS discutait « avec ses partenaires des candidats-vaccins en cours de développement et de fabrication ». Mais aucun de ces candidats n’est prêt à être déployé à grande échelle. Le temps que les essais cliniques aboutissent, l’épidémie pourrait avoir touché des dizaines de milliers de personnes.

Urgence de santé publique de portée internationale

Le 17 mai, soit deux jours après la déclaration officielle de l’épidémie par la RDC, Tedros a pris une décision lourde de conséquences : déclarer l’épidémie « urgence de santé publique de portée internationale » (USPPI). C’est le niveau d’alerte le plus élevé dont dispose l’OMS, celui qui avait été déclenché pour le Covid-19 en janvier 2020 et pour la variole du singe en 2022.Ce classement repose sur trois critères que l’OMS juge réunis. L’événement est « extraordinaire » par la rapidité de la propagation et l’absence de contre-mesures médicales.  Il constitue un risque de santé publique pour d’autres États : deux cas confirmés en laboratoire, dont un mortel, ont été signalés à Kampala en Ouganda les 15 et 16 mai, sans lien apparent entre eux — ce qui suggère des chaînes de transmission non identifiées. Et la situation nécessite une « action internationale coordonnée ». L’OMS a revu son évaluation des risques : « très élevé » au niveau national pour la RDC, « élevé » au niveau régional pour l’Afrique, et « faible » au niveau mondial. Deux cas suspects ont par ailleurs été signalés en Italie.

La province de l’Ituri, épicentre de l’épidémie, cumule tous les facteurs aggravants. C’est l’une des régions les plus instables de la RDC, en proie à des conflits armés entre milices depuis des années. L’accès des équipes de santé aux zones touchées est limité par l’insécurité, les routes impraticables et la méfiance de certaines communautés envers les intervenants extérieurs, un phénomène déjà observé lors de l’épidémie de 2018-2020 au Nord-Kivu, où des centres de traitement Ebola avaient été incendiés. Les zones sanitaires les plus touchées (Bunia, Rwampara et Mongbwalu) sont dispersées sur un territoire vaste et difficile d’accès. La surveillance épidémiologique repose sur un système de santé structurellement sous-financé, avec des laboratoires éloignés et un personnel insuffisant. Chaque jour de retard dans le diagnostic d’un cas, c’est une chaîne de transmission supplémentaire qui échappe au système.

La réponse internationale s'organise, mais le temps presse

Les Nations unies ont débloqué 60 millions de dollars de leur Fonds central d’intervention d’urgence pour accélérer la riposte en RDC et dans la région, en complément des 3,9 millions déjà alloués par l’OMS. Tedros a annoncé se rendre lui-même en RDC cette semaine, accompagné du Dr Chikwe Ihekweazu, directeur du programme OMS de gestion des urgences sanitaires. Mais l’histoire des épidémies d’Ebola enseigne une leçon constante : la fenêtre d’intervention efficace se referme vite. Lors de l’épidémie de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest (11 300 morts), la réponse internationale avait été critiquée pour sa lenteur. Les premières semaines avaient été perdues, et le virus avait atteint une dynamique de propagation exponentielle que des mois d’efforts avaient peiné à endiguer. Le fait que Tedros admet publiquement que l’épidémie « dépasse » les capacités de réponse, à peine deux semaines après sa déclaration officielle, donne la mesure de l’urgence, et du chemin qui reste à parcourir.

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