« On arrête là, j’en ai assez. Merci chérie, amuse-toi bien. » Vendredi 5 juin, dans une ferme battue par la pluie du Wisconsin, Donald Trump a arraché son micro-cravate et quitté le plateau de Meet the Press après avoir traité la journaliste Kristen Welker de « corrompue ou stupide ». Diffusé dimanche 7 juin sur NBC, l’enregistrement montre un président acculé par les questions sur son fonds d’indemnisation des émeutiers du 6 janvier, sur la guerre en Iran et sur des allégations de fraude électorale en Californie — et incapable de fournir la moindre preuve à l’appui de ses affirmations.
Ce qui s'est réellement passé dans cette grange du Wisconsin
Trump s’est rendu vendredi à Chippewa Falls, dans le Wisconsin, pour une table ronde sur l’agriculture américaine avant d’accorder une interview d’environ une heure à Kristen Welker, selon CNBC. L’entretien est filmé dans une exploitation agricole, sous un toit métallique martelé par la pluie, un bruit de fond que les micros captent et qui rend l’échange encore plus tendu. Pendant la première partie, rapporte Variety, Trump aborde la guerre en Iran, les prix de l’énergie et sa politique économique.
Welker le confronte sur les conséquences de l’opération « Epic Fury » : « L’essence est en hausse, le diesel est en hausse », lance-t-elle, avant de citer des données selon lesquelles 70 % des agriculteurs ne peuvent plus se payer d’engrais. Trump balaie la question : « Tout redescendra dès que la guerre sera finie. » L’échange se tend lorsque Welker lui rappelle sa promesse de campagne de ne lancer aucune nouvelle guerre. « Je n’ai jamais garanti qu’il n’y aurait pas de guerre. Pourquoi aurais-je bâti l’armée la plus puissante du monde ? », rétorque Trump, selon The Daily Beast, une réponse qui contredit des dizaines de déclarations publiques où il se présentait comme le « président de la paix ».
Le fonds d'indemnisation du 6 janvier : le point de rupture
C’est le sujet du « fonds anti-weaponization » qui fait basculer l’interview, selon le récit croisé de CNBC, Variety et du Washington Post. Ce fonds de 1,776 milliard de dollars, créé par l’administration Trump, est censé indemniser des personnes se disant « persécutées par le gouvernement fédéral » – y compris des émeutiers du 6 janvier condamnés pour des violences contre des policiers. Le projet a été stoppé après avoir suscité une opposition bipartisane, le procureur général par intérim Todd Blanche déclarant qu’il était « définitivement abandonné ».
Trump affirme pourtant vouloir le relancer. « J’adore cette idée, parce que des gens comme vous, cette presse mensongère et crapuleuse, des gens comme ce stupide Biden… Ils ont détruit des vies. Ils ont envoyé en prison des gens qui n’avaient rien fait », lance-t-il, rapporte CNBC. Il ajoute, selon Variety, que des « agents du FBI ont guidé les manifestants à l’intérieur du bâtiment » le 6 janvier. Welker tente de le recadrer à plusieurs reprises : « Il n’y a aucune preuve de ce que vous affirmez », répète-t-elle, selon le Washington Post. Trump ne fournit aucun élément factuel. Il bifurque alors sur la primaire californienne, affirmant que « l’élection était truquée » et qu’« en ce moment même, en Californie, c’est la même chose », rapporte le Daily Caller, en référence au décompte des bulletins tardifs dans la course à la mairie de Los Angeles.
« Corrompue ou stupide » : la sortie de plateau
C’est à ce moment que l’interview dérape définitivement. Selon CNBC, Welker insiste une dernière fois : « Pour être très claire, il n’y a aucune preuve de ce que vous dites. » Trump explose : « Vous êtes soit corrompue, soit stupide. » Il enchaîne, selon Variety : « Vous êtes une chaîne biaisée et malhonnête. Désolé, on arrête là, j’en ai assez. Merci chérie, amuse-toi bien. » CNBC précise que le président a ensuite « écrasé son micro-cravate sous son pied en sortant ». The Daily Beast décrit un homme « rouge de colère, au point d’inquiéter ». Welker tente de le retenir, sans succès.
Le lendemain, samedi, Welker annonce en ouverture de Meet the Press dimanche avoir eu un échange avec Trump sur les « difficultés causées par la pluie » et que le président a accepté de lui accorder une nouvelle interview, rapporte CNBC. Un retournement qui illustre la dépendance mutuelle entre Trump et les médias qu’il vilipende : NBC a besoin de l’audience record que génère chaque éclat présidentiel, et Trump a besoin de la visibilité que lui offre l’émission politique la plus ancienne de la télévision américaine, diffusée depuis 1947.
Un schéma récurrent avec les journalistes femmes
L’incident n’est pas isolé, et le pattern est genré. The Daily Beast rappelle que quelques jours avant l’interview, Trump avait lancé une attaque non provoquée contre la reporter CNN Kaitlan Collins lors d’une conférence de presse : « CNN est une organisation corrompue, avec une reporter corrompue qui se tient juste là. Elle ne sourit jamais. » En 2025, il avait refusé de répondre à un journaliste de NBC au Kennedy Center en déclarant : « Je ne veux plus parler à NBC, vous êtes trop discrédités. » L’utilisation du terme « darling » (traduit par « chérie ») en s’adressant à une présentatrice de 50 ans à la tête du programme politique phare d’un network national a été largement commentée sur les réseaux sociaux comme un marqueur de condescendance sexiste. The Daily Beast note sèchement : « Il déteste les journalistes femmes, comme chacun sait. »
Le départ de Trump fait le buzz, mais c’est le contenu de l’interview qui mérite attention. En une heure, le président a affirmé sans preuve que des agents du FBI avaient escorté les émeutiers du 6 janvier dans le Capitole, que l’élection californienne était truquée, et qu’il n’avait jamais promis de ne pas entrer en guerre, trois assertions contredites par les faits, note le Washington Post, qui a publié un fact-check détaillé de l’entretien. Welker lui a posé des questions sur une guerre au 100e jour, sur des prix de l’énergie qui pèsent sur les agriculteurs qu’il venait de rencontrer, et sur un fonds de 1,8 milliard destiné à indemniser des personnes condamnées pour avoir agressé des policiers. Trump n’a répondu à aucune de ces questions. Il a insulté celle qui les posait, puis il est parti.

