D’un côté, Gérald Darmanin martèle que des « dysfonctionnements » sont à l’origine du drame et menace de proposer la « révocation » de magistrats. De l’autre, le Conseil supérieur de la magistrature dénonce le « discrédit jeté sur des milliers de magistrats » et une « instrumentalisation » de l’affaire. Entre les deux, une mission d’inspection a démarré au parquet d’Auch, 60 000 personnes ont manifesté dans toute la France pour réclamer la démission du garde des Sceaux, et un chiffre résume à lui seul l’ampleur du problème structurel : la France dépense 77 euros par habitant pour sa justice, contre 136 en Allemagne.

Darmanin : « Si cela mérite la révocation, je proposerai la révocation »

Le garde des Sceaux a frappé fort dimanche sur LCI, selon France 24. Rappelant que les magistrats du parquet sont « placés directement sous la tutelle de la Chancellerie dans le système judiciaire français », il a affirmé avoir « le droit de proposer des sanctions » contre ceux qui auraient failli. Puis, haussant le ton : « Et si cela mérite la révocation, je proposerai la révocation. » La cible est identifiée : le parquet d’Auch et le parquet de Toulouse, qui ont géré les plaintes déposées contre Jérôme Barella entre 2017 et 2025. 

Neuf mois après le dépôt d’une plainte pour viol sur mineure en août 2025, le suspect n’avait toujours pas été auditionné. Lundi 8 juin, Darmanin a enfoncé le clou après sa réunion avec les procureurs généraux à la Chancellerie : « Il ne nous a manqué ni de moyens, ni de lois, il nous a manqué de prioriser des viols sur les mineurs. » Une mission d’inspection a démarré lundi au parquet d’Auch pour établir d’éventuelles fautes individuelles. Ses conclusions détermineront si des procédures disciplinaires sont engagées.

Le CSM réplique : « Discrédit » et « instrumentalisation »

La réponse du Conseil supérieur de la magistrature, dans un communiqué du 9 juin rapporté par Wikipédia, est cinglante. Le CSM déplore le « discrédit jeté sur des milliers de magistrats » et dénonce « l’instrumentalisation de cette affaire par ceux qui rendent d’avance les magistrats comptables de ce drame ». Il rappelle que « la justice ne bénéficie pas d’un budget à la hauteur de l’ampleur sans cesse croissante de ses missions et des urgences multiples auxquelles elle doit faire face ».

La Conférence nationale des procureurs généraux et la Conférence nationale des procureurs de la République ont adopté un ton similaire dans un communiqué commun, selon France 24. Elles estiment que « d’éventuelles responsabilités ne peuvent être mentionnées et encore moins de prochaines sanctions » sans les résultats de l’inspection. Elles rappellent surtout que les « parquets sont eux-mêmes tributaires de la capacité d’investiguer des services de police et de gendarmerie, qui font face à ces stocks de dossiers ». Autrement dit, le problème ne se limite pas aux magistrats : les enquêteurs sont débordés eux aussi.

77 euros par habitant : la réalité budgétaire que Darmanin élude

C’est le chiffre que le garde des Sceaux évite soigneusement dans ses interventions, mais que tous les syndicats de magistrats répètent en boucle. Selon les calculs de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ) réalisés en 2024 et cités par France 24, la France ne consacre que 77 euros par habitant à sa justice, soit l’un des budgets les plus faibles de l’Union européenne. L’Espagne y consacre 96 euros, l’Italie 100, la Belgique 102, l’Allemagne 136. Darmanin rétorque que le budget du ministère a augmenté de 48,5 % en sept ans, passant de 6,8 milliards d’euros à 10,1 milliards en 2024. C’est vrai. 

Mais France 24 précise que sur les 1 600 postes créés dans le projet de loi de finances 2026, plus de la moitié concernent l’administration pénitentiaire — les prisons, pas les tribunaux. Au tribunal d’Auch, directement concerné par l’affaire, le député David Taupiac avait alerté dès avril 2025 sur les postes vacants, dont celui d’un magistrat chargé de la protection des mineurs, selon Franceinfo. Ce poste n’avait toujours pas été pourvu au moment de la disparition de Lyhanna.

Un corps très peu sanctionné : 228 sanctions depuis 1958

L’annonce de possibles révocations par Darmanin se heurte à une réalité que détaille Europe 1 : la magistrature est un corps historiquement très peu sanctionné. Depuis 1958, le CSM n’a prononcé ou proposé que 228 sanctions disciplinaires, soit une moyenne de trois par an. En 2024, cinq sanctions ont été proposées, allant du blâme à la révocation.

Europe 1 cite l’exemple d’un juge d’instruction « réprimandé par ses pairs pour avoir laissé s’accumuler les dossiers ». Sa sanction : un abaissement de grade « sans véritable conséquence sur sa rétribution ». Et ce alors même que des détenus avaient été libérés avant leur jugement à cause de délais d’audience excessifs.

Ce faible taux de sanctions s’explique par l’architecture constitutionnelle française. Les magistrats du siège (juges) sont inamovibles et ne peuvent être sanctionnés que par le CSM, organe indépendant. Les magistrats du parquet (procureurs) sont sous la tutelle hiérarchique du garde des Sceaux, qui peut proposer des sanctions au CSM. Mais le CSM a le dernier mot, et il protège jalousement l’indépendance du corps.

60 000 manifestants, une plainte contre l'État et Darmanin visé personnellement

Le 8 juin, plus de 60 000 personnes ont manifesté dans toute la France devant les tribunaux, réclamant la démission de Darmanin et des moyens pour la justice, selon la BBC et le décompte des organisateurs. Le 9 juin, la mère de l’une des victimes de Barella a porté plainte contre l’État et contre le ministre de la Justice personnellement pour « faute lourde », rapporte Wikipédia. Les enquêteurs et magistrats chargés du dossier sont également visés pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « non-assistance à personne en danger ».

L’avocat de la famille de Lyhanna a adressé un message direct à Emmanuel Macron : « Cette famille endeuillée souhaite envisager les véritables responsabilités, celles des moyens qu’on accorde à la justice et à son efficacité. Car oui, monsieur le président, c’est là le vrai cœur du problème. Si la justice avait eu plus de moyens, ce drame, et tous les autres, auraient pu être évités. »

Dysfonctionnement ou problème structurel ?

C’est la fracture qui traverse tout ce débat. Pour Darmanin, le problème est disciplinaire : des individus n’ont pas appliqué les circulaires, ils doivent en répondre. Pour les magistrats, les syndicats et les associations, le problème est systémique : pas assez de juges, pas assez de greffiers, pas assez de moyens d’enquête, un logiciel Cassiopée défaillant — et des priorités politiques qui changent au gré de l’actualité.

Marine Tondelier, responsable des Écologistes, a tenté de synthétiser les deux visions : « Ce n’est pas un dysfonctionnement isolé. C’est le symbole d’un système police-justice incapable de gérer le sujet des violences sexistes et sexuelles. Par manque de moyens, mais pas seulement. »

La mission d’inspection au parquet d’Auch rendra ses conclusions dans les prochaines semaines. Si elle identifie des fautes individuelles, Darmanin pourra enclencher une procédure disciplinaire devant le CSM. Mais même si des magistrats sont sanctionnés, la question que pose l’affaire Lyhanna restera entière : comment un homme visé par cinq procédures pour violences sexuelles sur mineures a-t-il pu passer entre les mailles d’un système qui, selon ses propres acteurs, manque de tout ?

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