C’est une image qui, il y a quelques années encore, aurait semblé impensable : le dirigeant saoudien déroulant le tapis rouge à Paris, aux côtés d’un président français tout sourire. Ce dimanche, Mohammed ben Salmane — « MBS » pour le monde entier — pose le pied en France pour une visite officielle soigneusement chorégraphiée. Entre realpolitik énergétique, méga-contrats et diplomatie du Proche-Orient, ce déplacement raconte une bascule majeure. Mais derrière le faste, une question dérange : la France a-t-elle définitivement tourné la page Khashoggi ? On fait le point.

Ce qui va se passer : le programme d'une visite très cadrée

Commençons par le concret. Selon l’Élysée, la visite se déroule sur deux jours, les dimanche 23 et lundi 24 août 2026. Fait notable, elle démarre par une séquence pour le moins inattendue : Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane doivent assister ensemble, au Grand Palais à Paris, à la cérémonie de clôture de l’Esports World Cup — la Coupe du monde d’esport. C’est la première fois que cette compétition se tient hors d’Arabie saoudite, un symbole en soi de la stratégie d’influence de Riyad dans le sport et le divertissement.

Le lendemain, place au cœur diplomatique du déplacement : les deux dirigeants doivent coprésider la toute première réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien. Une instance flambant neuve, censée institutionnaliser et pérenniser la relation entre les deux pays. Une cérémonie de signature d’accords est par ailleurs attendue, plusieurs textes économiques pouvant être paraphés, notamment dans les transports, l’énergie et la santé, selon la présidence française.

Le message envoyé par ce programme est limpide : il ne s’agit pas d’une simple visite de courtoisie, mais de la consécration officielle d’un partenariat que Paris entend graver dans le marbre.

De « paria » à partenaire : le come-back le plus spectaculaire de la diplomatie récente

Pour saisir la portée de l’événement, il faut se souvenir d’où vient MBS sur la scène internationale. Après l’assassinat, en 2018, du journaliste Jamal Khashoggi, le prince héritier était devenu un infréquentable en Occident, mis au ban des grandes capitales. La poignée de main de Macron en 2022, déjà, avait suscité une vive polémique.

Quatre ans plus tard, la logique s’est presque totalement inversée. Là où le président français assumait autrefois de recevoir MBS malgré le coût politique de cette proximité, c’est désormais Paris qui accueille le prince en visite officielle, avec les honneurs de la République. Le contraste avec les premières années suivant l’affaire Khashoggi est saisissant. En quelques années, celui qu’on présentait comme un « paria » est redevenu un partenaire courtisé, non seulement par la France, mais par l’ensemble des puissances occidentales.

Cette réhabilitation n’a rien d’un hasard. Elle est le fruit d’un patient travail d’image de Riyad, mais aussi d’un calcul froid des chancelleries : dans un monde en recomposition, l’Arabie saoudite est redevenue un acteur avec lequel il faut compter.

Pourquoi la France déroule le tapis rouge

Alors, qu’est-ce qui pousse Paris à ce rapprochement assumé ? La réponse tient en plusieurs mots-clés : énergie, défense, investissements et influence régionale. L’Arabie saoudite est l’un des plus grands producteurs d’hydrocarbures de la planète et un client majeur de l’industrie française, notamment dans l’armement et l’aéronautique. Dans un contexte de tensions sur les routes d’approvisionnement énergétique, en particulier autour du détroit d’Ormuz, sécuriser cette relation est jugé stratégique.

À cela s’ajoute la course aux investissements. Riyad dispose d’une force de frappe financière colossale, et Paris entend bien attirer ces capitaux vers l’économie française. Plusieurs accords économiques sont attendus, et certains projets d’envergure — jusqu’à des parcs de loisirs adossés à des investisseurs saoudiens — sont évoqués, même si la présidence française reste prudente sur les dossiers encore en négociation.

Enfin, il y a la carte diplomatique. Sur la question palestinienne comme sur le dossier libanais ou la relation avec l’Iran, l’Arabie saoudite est devenue un interlocuteur incontournable. Comme le résument plusieurs spécialistes, l’acteur avec lequel il fallait « composer » au Proche-Orient, c’était précisément Riyad. La France, qui cherche à peser dans la région, ne peut donc plus se permettre de l’ignorer.

Le Proche-Orient au cœur des discussions

C’est sans doute le volet le plus lourd de cette visite. Elle intervient dans un contexte régional explosif : conflit israélo-palestinien enlisé, tensions persistantes avec l’Iran, situation instable au Liban et au Yémen. Selon l’Élysée, les deux dirigeants doivent aborder les « principaux enjeux régionaux », dans une logique de coordination étroite entre la France et ses partenaires du Golfe en faveur de la stabilité.

La question palestinienne, en particulier, est devenue l’un des terrains de convergence entre Paris et Riyad. Le Liban en est un autre, notamment autour du soutien aux institutions et à l’armée libanaises. Pour la France, l’objectif est double : peser sur la désescalade régionale et réaffirmer son rôle d’acteur diplomatique de premier plan, dans un échiquier où les États-Unis, la Russie et la Chine se disputent chaque parcelle d’influence.

Autrement dit, au-delà des contrats, cette visite est aussi un pari géopolitique : celui de faire de l’Arabie saoudite un partenaire clé pour tenter de stabiliser une région au bord de l’embrasement.

L'ombre de Khashoggi plane toujours

Mais impossible d’évoquer MBS sans revenir sur ce qui a durablement terni son image. L’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste critique du pouvoir saoudien, tué et démembré en 2018 dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, reste la tache indélébile de son parcours international. Riyad a toujours nié l’implication personnelle du prince héritier, mais le renseignement américain avait estimé qu’il avait vraisemblablement ordonné l’opération — une conclusion que l’intéressé conteste.

Lors des précédentes venues de MBS en France, cette affaire avait provoqué la colère des organisations de défense des droits humains, et des plaintes avaient même été déposées. La fiancée du journaliste assassiné avait, à l’époque, accusé la France d’accueillir « l’exécuteur » de son compagnon. Huit ans après les faits, la question demeure : peut-on, et doit-on, séparer les intérêts stratégiques de la France des considérations liées aux droits humains ?

C’est précisément là que réside la ligne de crête pour l’exécutif. En recevant MBS avec les honneurs, Emmanuel Macron s’expose aux critiques de ceux qui estiment que la realpolitik l’emporte sur les principes. À l’inverse, ses défenseurs plaident qu’ignorer une puissance régionale de ce poids serait une faute stratégique, et que le dialogue vaut mieux que l’isolement. Le débat, profondément clivant, traverse la classe politique et l’opinion.

Une visite qui met Macron sous pression

Pour le président français, cette séquence est un exercice d’équilibriste. D’un côté, il y a les bénéfices tangibles espérés : contrats, investissements, coordination diplomatique, renforcement de l’influence française au Moyen-Orient. De l’autre, le coût politique et symbolique d’un accueil fastueux réservé à un dirigeant dont l’image reste controversée.

Le contexte intérieur n’arrange rien. Alors que la France traverse une période de fortes tensions budgétaires et sociales, l’image d’un chef de l’État déroulant le tapis rouge à l’un des hommes les plus riches du monde peut heurter une partie de l’opinion. Chaque geste, chaque mot, chaque photo de cette visite sera scruté, commenté, potentiellement instrumentalisé dans le débat national.

C’est tout le paradoxe de ce type de visite : elle se veut une démonstration de puissance diplomatique, mais elle expose aussi le pouvoir à l’accusation de cynisme. Entre influence, contrats et droits humains, Emmanuel Macron devra arbitrer sous le regard critique d’une partie de son pays.

Ce qu'il faudra surveiller

Au-delà des symboles, plusieurs éléments concrets permettront de mesurer la portée réelle de cette visite. D’abord, les accords effectivement signés : leur nombre, leur montant et les secteurs concernés diront si le déplacement débouche sur du concret ou reste une simple séquence d’image. Les domaines des transports, de l’énergie et de la santé sont particulièrement à surveiller.

Ensuite, le contenu des discussions sur le Proche-Orient. Les termes employés sur la désescalade, la sécurité maritime ou la question palestinienne donneront le ton de la coordination franco-saoudienne. La première réunion du Conseil de partenariat stratégique, elle, indiquera si la relation s’institutionnalise vraiment ou reste largement symbolique.

Enfin, la place accordée — ou non — à la question des droits humains dans la communication officielle sera un marqueur politique fort. Son évocation, ou son silence, en dira long sur les priorités affichées par Paris.

Un rapprochement qui dépasse la France

Il serait réducteur de voir dans cette visite un simple épisode franco-saoudien. Elle s’inscrit dans une tendance de fond : la réintégration progressive de MBS dans le concert des nations, courtisé de Washington à Pékin. Le prince héritier a méthodiquement transformé son pays en acteur incontournable, misant sur l’énergie, la finance, mais aussi le sport et le divertissement — l’Esports World Cup à Paris en étant l’illustration éclatante.

Cette stratégie de « soft power » vise à faire oublier les controverses en associant le royaume à la modernité, au spectacle et à l’innovation. Et force est de constater qu’elle fonctionne : les grandes capitales, hier réticentes, se pressent désormais pour nouer des partenariats avec Riyad. La visite parisienne n’est, à cet égard, qu’un maillon d’une réhabilitation internationale bien plus large.

Ce qu'il faut retenir

Résumons. Ce dimanche 23 et lundi 24 août 2026, Emmanuel Macron reçoit Mohammed ben Salmane pour une visite officielle de deux jours, entre cérémonie d’esport au Grand Palais, première réunion d’un Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien et signatures d’accords économiques. L’objectif affiché est clair : approfondir une relation jugée stratégique dans l’énergie, la défense, les investissements et la diplomatie régionale, sur fond de crises au Proche-Orient.

Mais cette visite reste indissociable de l’affaire Khashoggi et des interrogations sur les droits humains, qui continuent de diviser profondément l’opinion et la classe politique. Pour Emmanuel Macron, l’exercice est un pari : celui de faire primer les intérêts stratégiques de la France, quitte à s’exposer aux critiques.

Une chose est sûre : en huit ans, MBS est passé du statut de « paria » à celui d’hôte de marque de la République. Ce come-back spectaculaire en dit long sur le monde tel qu’il va — et sur les choix, assumés ou contestés, que la France pose aujourd’hui sur l’échiquier mondial. Reste à savoir si ce pari diplomatique paiera, et à quel prix pour l’image du pays.

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