Le record est tombé : à 2,39 euros le litre, le gazole n’a jamais coûté aussi cher en France. Et désormais, le prix n’est plus le seul problème — 11 % des stations-service sont en rupture. Face à une crise qui dure depuis sept mois, Emmanuel Macron a réuni en urgence les principaux candidats à la présidentielle. Décryptage d’un blocage mondial dont la France paie le prix fort, et de ce que vous pouvez faire concrètement.

Il y a des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Un plein de 50 litres de gazole coûte aujourd’hui près de 120 euros. Dans plus de 700 stations, le litre dépasse les 2,50 euros. Et dans une station sur neuf, il n’y a tout simplement plus rien à mettre dans le réservoir. Après des mois de hausse continue, la crise du carburant est entrée dans une nouvelle phase, plus inquiétante : celle de la disponibilité. Voici l’état réel de la situation, ses causes profondes, et les réponses concrètes à la question que tout le monde se pose : que faire ?

L'état des lieux, chiffres en main

Commençons par la photographie du jour. Selon les données publiées par le gouvernement et arrêtées au 18 septembre à 9 heures, 11 % des stations-service françaises se déclarent en rupture d’essence ou de diesel — soit environ une sur neuf. Précision utile pour interpréter ce chiffre : une station est comptabilisée « en pénurie » lorsqu’elle est privée d’essence ou de gazole ; elle peut donc encore disposer d’un carburant sur deux. La dégradation des approvisionnements, elle, est constante depuis plusieurs jours.

Côté prix, le record historique est tombé. Le 18 septembre 2026, le gazole atteignait un prix moyen de 2,39 euros le litre selon les relevés de prix-carburants.gouv.fr relayés par l’AFP, dépassant le précédent sommet d’avril 2026 (2,38 euros). Plus de 700 stations affichent un tarif supérieur à 2,50 euros, et soixante-dix d’entre elles dépassent même les 2,70 euros. L’essence n’est pas épargnée : le SP95-E10 évolue autour de 2,10 à 2,12 euros.

Pour mesurer le chemin parcouru, un repère : depuis le début du conflit au Moyen-Orient fin février, le prix du gazole a bondi de plus de 31 %, selon l’Union française des industries pétrolières. Il était à 1,72 euro le 27 février. Concrètement, un conducteur de voiture à essence dépensait en moyenne 137 euros par mois en septembre 2026, soit 15 % de plus qu’il y a six mois.

Pourquoi : un verrou géopolitique, pas une grève

Contrairement aux épisodes de pénurie qu’a connus la France en 2022 ou 2010, la crise actuelle n’a rien à voir avec un mouvement social dans les raffineries. Son origine est géopolitique, et elle est bien plus difficile à dénouer.

Tout remonte aux frappes américano-israéliennes en Iran du 28 février 2026, qui ont transformé les marchés pétroliers. La conséquence la plus lourde est la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz, ce passage stratégique par lequel transitaient environ 21 millions de barils par jour, soit près d’un cinquième de l’offre mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Le Moyen-Orient produit à lui seul environ 30 % du brut mondial.

Mais Ormuz n’est pas le seul verrou. Les rebelles houthis ont renforcé leur emprise sur le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie l’Europe à l’Asie par la mer Rouge — précisément la route de contournement utilisée par les Saoudiens. Et le 11 septembre, après des attaques attribuées à des drones venus d’Irak, Riyad a annoncé la fermeture temporaire de l’oléoduc Est-Ouest, autre voie d’export cruciale pour éviter Ormuz. Les portes de sortie se referment les unes après les autres.

À cela s’ajoute un facteur venu d’ailleurs : les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes. Comme l’explique l’expert Thierry Bros, les Ukrainiens ont compris qu’en visant ces installations, ils limitaient les exportations de produits pétroliers russes et asséchaient une source de revenus pour Moscou. Effet collatéral : moins de diesel sur le marché mondial.

Résultat de cette accumulation : le Brent est repassé au-dessus des 100 dollars le baril, en hausse d’environ 56 % sur un an.

Le vrai point faible de la France : le raffinage, pas le brut

Voici l’élément que l’on comprend mal, et qui explique pourquoi la France est si exposée. Notre pays produit environ 1 % du pétrole qu’il consomme, mais il a diversifié ses fournisseurs de brut, ce qui limite son exposition physique directe à Ormuz.

Le problème est ailleurs : c’est le gazole raffiné. La France est importatrice nette de produits pétroliers finis — 16,2 millions de tonnes équivalent pétrole de gazole en 2024 — et le Moyen-Orient fournissait un tiers du gazole routier importé, ainsi que près des deux tiers du carburéacteur. Avec une capacité de raffinage nationale d’environ 1,2 million de barils par jour, l’Hexagone ne peut pas compenser seul.

Autrement dit, nous ne manquons pas tant de pétrole que de capacité à le transformer, dans un contexte où les raffineries mondiales sont sous tension. C’est une crise du raffinage autant qu’une crise du brut — et c’est ce qui la rend durable.

La bataille des responsabilités

Comme à chaque flambée, le débat sur les responsabilités fait rage, et il mérite d’être exposé avec ses différentes voix.

Les distributeurs se défendent de profiter de la situation. Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U, affirme que les marges de la grande distribution sont réduites et pointe le raffinage : selon lui, les marges de raffinage ont triplé, voire quadruplé. Une accusation que les acteurs du secteur contestent, invoquant la rareté des produits et les coûts de fret. Le plafonnement des prix annoncé par TotalEnergies fait lui aussi l’objet de controverses.

Du côté de l’exécutif, la lecture est différente. Devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Sébastien Lecornu a défendu l’idée qu’il n’y a pas de problème de pénurie structurelle, estimant qu’il n’y a « aucune raison d’affoler les marchés ». Le vrai problème, selon lui, serait la spéculation et donc la volatilité des prix, avec ses conséquences sur le pouvoir d’achat.

L’opposition, elle, dénonce l’insuffisance des réponses et réclame des mesures plus fortes, de la taxation des surprofits à une baisse de la fiscalité sur les carburants. Ces positions relèvent du débat politique, et il ne revient pas à un article de les départager. Mais elles donnent la mesure de la tension du moment.

Ce que fait le gouvernement

Face à la crise, l’exécutif a fait un choix clair : ne pas agir sur le prix affiché à la pompe, mais renforcer les aides ciblées.

Après qu’Emmanuel Macron a demandé une « totale mobilisation » sur l’approvisionnement et la maîtrise des prix, Sébastien Lecornu a demandé à ses ministres de prolonger jusqu’au 31 décembre les dispositifs d’aide aux secteurs les plus exposés, avec pour objectif de « préserver l’activité économique, l’emploi et la croissance ». Dans le détail : l’aide aux pêcheurs passe de 25 à 35 centimes par litre ; le soutien aux entreprises éligibles du BTP est prolongé à hauteur de 20 centimes par litre de gazole non routier ; et l’aide de 15 centimes par litre aux agriculteurs est maintenue.

Pour les particuliers, le dispositif phare reste l’aide carburant « grands rouleurs », d’un montant de 100 euros, destinée aux travailleurs utilisant quotidiennement leur véhicule, dont le guichet a déjà fait l’objet de plusieurs prolongations. Le gouvernement s’est par ailleurs dit prêt à étendre ce soutien.

Deux autres leviers ont été activés : la mobilisation des stocks stratégiques — la France est tenue de détenir l’équivalent d’au moins 90 jours d’importations nettes — et la convocation des distributeurs à Bercy. Enfin, conséquence budgétaire directe, le Premier ministre a demandé un effort supplémentaire sur les dépenses de l’État en 2027 compte tenu de ce « nouveau choc » énergétique.

Une réunion d'urgence inédite avec les candidats

Le fait politique marquant de ce vendredi mérite d’être souligné. Emmanuel Macron a tenu une réunion d’urgence avec les principaux candidats à l’élection présidentielle pour évoquer la crise.

L’initiative est notable à plus d’un titre. À sept mois du scrutin, elle traduit la volonté d’inscrire le sujet au-dessus de la compétition électorale, dans un contexte où les appels à la mobilisation contre la vie chère se multiplient. Elle révèle aussi l’inquiétude du sommet de l’État face à un dossier qui combine pouvoir d’achat, mobilité du quotidien et souvenirs encore vifs des mouvements sociaux nés d’une hausse des carburants.

Le président, selon les éléments rapportés, se concentre sur les « causes » de la crise tout en s’en remettant à son Premier ministre pour la gestion de l’apaisement.

Ce qu'il faut faire — et surtout ne pas faire

Passons au concret. Première recommandation, et c’est la plus importante : ne vous précipitez pas pour faire le plein « au cas où ». Les achats de précaution sont le principal accélérateur des pénuries. Lors des épisodes précédents, c’est l’afflux massif dans les stations, bien plus que le manque réel de produit, qui a vidé les cuves. Remplir son réservoir par anticipation, c’est contribuer au problème que l’on redoute. Faites le plein quand vous en avez besoin, normalement.

Deuxième réflexe : vérifiez avant de vous déplacer. Le site officiel prix-carburants.gouv.fr recense les tarifs et la disponibilité station par station. Cela évite de brûler du carburant à chercher une station ouverte — une ironie que beaucoup ont vécue lors des crises passées.

Troisième piste, et elle est significative : la grande distribution reste structurellement moins chère que les réseaux de marque, un écart que la flambée des cours ne fait qu’accentuer. Sur un plein, la différence se chiffre en euros.

Ensuite, quelques leviers de consommation, modestes mais cumulables. Une conduite souple, sans accélérations brutales, réduit sensiblement la consommation. Des pneus correctement gonflés évitent une surconsommation inutile. Enlever les barres de toit inutilisées, alléger le coffre, limiter la climatisation sur route : chaque geste grignote quelques pourcents. Le covoiturage, pour les trajets domicile-travail réguliers, reste de loin l’économie la plus efficace.

Enfin, vérifiez votre éligibilité aux aides. L’aide « grands rouleurs » concerne les travailleurs dépendant fortement de leur véhicule ; les professionnels de la pêche, du BTP et de l’agriculture bénéficient de dispositifs spécifiques prolongés jusqu’à la fin de l’année. Renseignez-vous auprès des canaux officiels plutôt que de passer à côté.

Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines

Plusieurs indicateurs diront si la situation se détend ou s’aggrave. D’abord, les volumes transitant par Ormuz et l’usage des routes de contournement : c’est le nerf de la guerre. Ensuite, la disponibilité européenne du diesel, plus déterminante pour la France que le cours du brut lui-même. Puis l’éventuelle nouvelle mobilisation des stocks stratégiques, qui signalerait une tension accrue.

Il faudra aussi suivre le taux de stations en rupture, publié quotidiennement, et l’évolution du Brent. Sans oublier la dimension budgétaire : chaque prolongation d’aide pèse sur des finances publiques déjà contraintes, alors que le déficit dérape.

Un mot de prudence pour finir sur les prévisions : les analystes rappellent que tant que ces goulets d’étranglement géopolitiques et industriels persistent, les scénarios d’accalmie rapide restent fragiles. Mais l’histoire récente montre aussi que les cours peuvent refluer aussi vite qu’ils sont montés dès qu’un verrou saute.

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