Les médecins de ville et de cliniques entament une grève de dix jours très suivie. Budget de la Sécurité sociale, liberté d’exercice, permanence des soins : ce qui motive la mobilisation.
À partir de ce lundi, une large partie des médecins de ville et des cliniques privées entre en grève pour une durée annoncée de dix jours. Cabinets fermés, consultations annulées, opérations déprogrammées : les organisations professionnelles prévoient un mouvement d’ampleur, susceptible de perturber durablement l’accès aux soins. À l’initiative de plusieurs syndicats représentatifs, rejoints par des organisations étudiantes et de jeunes médecins, cette mobilisation s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre les soignants libéraux et les pouvoirs publics.
Une manifestation nationale est d’ores et déjà programmée à Paris le 10 janvier. Selon le syndicat CSMF, le mouvement sera « excessivement suivi ». Du côté des médecins de ville, la plateforme de déclaration lancée par Jeunes Médecins Île-de-France recense déjà plus de 14 500 grévistes déclarés, laissant présager une mobilisation bien au-delà des cercles habituels.
Budget, liberté d’exercice, tarifs : les raisons d’un profond malaise
Au cœur de la colère des médecins figure le budget de la Sécurité sociale pour 2026, jugé largement insuffisant face à l’augmentation des besoins de santé, au vieillissement de la population et à la surcharge des structures de soins. Les grévistes dénoncent un décalage croissant entre les exigences imposées aux praticiens et les moyens alloués au système de santé. Plusieurs mesures récemment évoquées ou adoptées cristallisent les tensions. Les médecins s’inquiètent notamment d’un contrôle renforcé des prescriptions d’arrêts de travail, perçu comme une remise en cause de leur indépendance médicale. Ils dénoncent aussi la possibilité donnée aux autorités de baisser unilatéralement les tarifs de certains actes, sans réelle négociation, ce qu’ils assimilent à un contournement du dialogue social.
Autre point de crispation majeur : la liberté d’installation. Des textes en cours d’examen au Parlement visent à réguler davantage l’installation des médecins sur le territoire afin de lutter contre les déserts médicaux. Une perspective qui alarme une partie de la profession, inquiète de voir son mode d’exercice de plus en plus encadré, voire contraint. Pour certains syndicats, comme celui des gynécologues-obstétriciens (Syngof), cette grève est l’aboutissement de « politiques qui agressent les médecins », en particulier ceux du secteur 2, dont les actes sont partiellement remboursés mais autorisent des dépassements d’honoraires. Ils rappellent que certains tarifs pris en charge par l’Assurance maladie « n’ont pas évolué depuis les années 1990 ».
Quel impact pour les patients et les hôpitaux ?
Concrètement, la grève devrait entraîner la fermeture de nombreux cabinets médicaux et l’annulation d’interventions programmées dans les cliniques privées. Les patients déjà hospitalisés continueront d’être pris en charge, mais les nouvelles admissions, notamment en maternité ou aux urgences, pourraient être redirigées vers l’hôpital public, sauf en cas d’urgence vitale. Cette situation fait craindre une mise sous tension de l’hôpital public, déjà fragilisé par un pic d’épidémies hivernales et un manque chronique de personnel. Un effet domino redouté par les autorités sanitaires, alors que l’accès aux soins reste un sujet extrêmement sensible.
La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a tenté de rassurer. Dans un entretien accordé à La République du Centre, elle affirme avoir « pris des mesures pour organiser la permanence des soins » en lien avec les Agences régionales de santé, les établissements et les professionnels. Objectif affiché : garantir que les patients « ne soient pas en danger pendant cette mobilisation ». La ministre n’exclut pas, en dernier recours, d’avoir recours aux réquisitions si la situation l’exige. Une option légalement possible mais toujours explosive sur le plan social, souvent vécue comme une contrainte supplémentaire par les soignants.

Dépassements d’honoraires : un débat toujours explosif
Le mouvement met aussi en lumière un désaccord persistant sur les dépassements d’honoraires. Le gouvernement pointe une augmentation marquée ces dernières années, soulignant que certains patients renoncent aux soins pour des raisons financières. « Même si les abus concernent une minorité, nous ne pouvons pas laisser la situation en l’état », a insisté Stéphanie Rist. Les médecins, eux, estiment que cette focalisation occulte le sous-financement structurel de nombreux actes médicaux et la dégradation de leurs conditions d’exercice. Pour beaucoup, la grève vise autant à défendre leurs revenus qu’à alerter sur l’avenir de la médecine libérale en France.
Au-delà des revendications immédiates, cette grève illustre une crise de confiance durable entre les médecins libéraux et les pouvoirs publics. Les soignants dénoncent une accumulation de réformes perçues comme technocratiques, déconnectées du terrain et menées sans concertation suffisante. Alors que le mouvement doit se poursuivre pendant dix jours, son ampleur réelle et ses conséquences sur le système de santé seront scrutées de près. Reste à savoir si cette mobilisation débouchera sur une reprise du dialogue ou sur un nouveau bras de fer entre l’État et une profession essentielle, mais de plus en plus fragilisée.