En évoquant à l’antenne de CNews l’organisation de « grandes rafles » pour arrêter des étrangers en situation irrégulière, Arno Klarsfeld a provoqué une onde de choc politique et médiatique.
L’émission devait initialement porter sur un fait divers dramatique. Samedi, sur CNews, un débat est consacré au viol d’une femme de 90 ans à Nice, une affaire pour laquelle un ressortissant tunisien en situation irrégulière a été interpellé. Très vite, la discussion quitte le terrain judiciaire pour s’élargir aux questions migratoires et à l’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). Invité sur le plateau, Arno Klarsfeld, avocat et essayiste, déplore ce qu’il qualifie d’incapacité de l’État à éloigner les étrangers en situation irrégulière.
« C’est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF », affirme-t-il, avant de citer en exemple la politique migratoire menée par Donald Trump aux États-Unis. Selon lui, une ligne dure impliquerait l’envoi de forces « qui commettent parfois des erreurs », mais qui seraient, à ses yeux, nécessaires pour parvenir à des résultats. C’est alors qu’il emploie un mot qui va faire basculer la séquence dans la polémique. Pour « se débarrasser des OQTF », explique-t-il, il faudrait, à l’image de l’ICE américaine, organiser « des sortes de grandes rafles un peu partout », reconnaissant dans la foulée que ces méthodes pourraient conduire à des injustices. En quelques secondes, un terme lourd de l’histoire française est lâché à l’antenne, sans précaution ni contextualisation.
Un mot chargé d’histoire, une indignation immédiate
Dès la diffusion de l’extrait, les réactions affluent. Sur le réseau social X, le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, exprime d’abord son incrédulité. « Dites-moi que c’est un fake », écrit-il, avant de durcir le ton quelques heures plus tard. Il évoque la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, estimant que ces propos pourraient constituer une provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, voire une apologie de pratiques criminelles. Il annonce saisir la procureure de la République. À gauche, l’indignation est quasi unanime. Mathilde Panot, présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, dénonce des propos « glaçants », rappelant qu’Arno Klarsfeld est le fils de Serge et Beate Klarsfeld, figures majeures de la lutte contre l’oubli des crimes nazis et de la traque des responsables de la Shoah.
Pour elle, entendre un descendant de déportés employer le terme de « rafle » pour parler d’une politique migratoire contemporaine constitue un choc moral et symbolique. Des députés insoumis, parmi lesquels Thomas Portes, annoncent également saisir Arcom, estimant que la séquence pose la question de la responsabilité éditoriale de la chaîne et du cadre donné à ce type de discours en direct. Plusieurs associations de défense des droits humains dénoncent, elles aussi, une banalisation d’un vocabulaire historiquement associé aux persécutions d’État.
Tentative de défense et rappel de la mémoire
Face à l’ampleur de la controverse, Arno Klarsfeld tente, en début de soirée, de désamorcer la polémique. Sur X, il affirme que le mot « rafle » doit être compris dans son sens dictionnaire, et qu’il n’y a, selon lui, aucune comparaison possible entre l’arrestation d’étrangers en situation irrégulière et la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. « Ce n’est pas la même chose d’arrêter des étrangers qui ont commis des crimes que de s’emparer d’enfants juifs pour les envoyer à Auschwitz », écrit-il. Cette justification peine toutefois à convaincre. En France, le terme reste indissociable de la Rafle du Vél’ d’Hiv, organisée par la police française en juillet 1942, au cours de laquelle plus de 13 000 Juifs, dont de nombreux enfants, furent arrêtés avant d’être déportés. Pour de nombreux responsables politiques et historiens, l’usage de ce mot dans un débat contemporain, même hors de tout contexte antisémite explicite, réactive une mémoire traumatique et ne peut être réduit à une simple question lexicale.
Au-delà du cas Klarsfeld, la séquence ravive un débat plus large sur la dérive du vocabulaire dans le débat public, en particulier sur certaines chaînes d’information en continu. Depuis plusieurs années, associations, chercheurs et responsables politiques alertent sur la radicalisation des mots employés pour parler d’immigration, de sécurité ou d’ordre public, et sur leur effet de normalisation dans l’opinion. Reste désormais à savoir quelles suites seront données aux saisines annoncées. L’Arcom pourrait être amenée à examiner les conditions de diffusion de la séquence, tandis que la justice devra déterminer si les propos relèvent ou non d’une infraction pénale. En attendant, la polémique illustre une fois de plus combien le choix des mots, à la télévision comme ailleurs, n’est jamais neutre — surtout lorsqu’il convoque les pages les plus sombres de l’histoire française.

