Trois ans après le coup de couteau qui a coûté la vie à une professeure d’espagnol de 53 ans dans une salle de classe du Pays basque, le procès de son élève meurtrier s’est ouvert mardi 21 avril 2026 devant la cour d’assises des mineurs de Pau.
À huis clos, la première journée a été consacrée à la personnalité de l’accusé, décrit comme apathique par les parties civiles. Au cœur des débats qui doivent durer jusqu’à vendredi : la question explosive de son discernement au moment des faits.
Le geste qui a sidéré la France
Le rappel des faits a glacé la salle d’audience. Le 22 février 2023, dans le collège-lycée privé catholique Saint-Thomas-d’Aquin de Saint-Jean-de-Luz, un élève de seconde de 16 ans se lève en plein cours d’espagnol. Il verrouille la porte de la salle. Se retourne. Puis frappe Agnès Lassalle au niveau du cœur avec un couteau de cuisine, d’un geste que les témoins décrivent comme « un coup sec ». L’arme avait été volée chez son père la veille et transportée dans son sac de cours, enveloppée dans un essuie-tout.
Les autres élèves, saisis de panique, prennent la fuite. Agnès Lassalle, enseignante depuis 1997 dans cet établissement, décède de sa blessure. Le lycéen, décrit jusqu’alors comme bon élève et inconnu des services de police, est immédiatement interpellé. En garde à vue, il reconnaît les faits. Le drame avait soulevé une vague d’émotions bien au-delà du Pays basque. Des rassemblements avaient eu lieu dans toute la France, et la communauté éducative, déjà marquée par l’assassinat de Samuel Paty en 2020, s’était retrouvée confrontée à une violence venue cette fois de l’intérieur même de la classe, sans mobile apparent ni radicalisation.
L'image qui avait bouleversé le pays : la danse de Stéphane Voirin
Deux semaines après le drame, les obsèques d’Agnès Lassalle ont lieu à l’église Sainte-Eugénie de Biarritz. Son compagnon, Stéphane Voirin, danse seul devant le cercueil. L’image, filmée et partagée massivement, devient le symbole d’un deuil hors norme, mêlant chagrin intime et grâce publique. Elle a ému bien au-delà des frontières françaises. Ce mardi matin à Pau, Stéphane Voirin était au premier rang de la salle d’audience. Accueilli par une nuée de journalistes avant d’entrer, il portait un t-shirt noir imprimé d’une photo du couple en train de danser ensemble. Il l’a changé à la mi-journée pour un autre cliché d’Agnès.
Devant les caméras, il a déclaré n’avoir « aucun désir de vengeance » mais a exprimé l’espoir que le procès ne se « limite pas » à une bataille d’experts psychiatriques, « parce que le dossier est autrement plus conséquent ». Avant l’ouverture des débats, il avait confié avoir attendu ce moment avec « beaucoup d’impatience » et une grande lassitude : « Nous sommes trois ans après, c’est assez éprouvant. J’essaie de vivre. » Les parents et les sœurs d’Agnès Lassalle étaient également présents dans la salle.
Un accusé apathique, des parents effondrés
Le jeune homme, aujourd’hui âgé de 19 ans, est entré dans le box entièrement vêtu de noir, grand et corpulent. La première matinée a été intégralement consacrée à l’examen de sa personnalité. Et c’est l’absence d’émotion qui a dominé. Les avocats des parties civiles ont décrit un accusé qui « n’a pas versé une larme » et qui a affiché « un criant manque d’empathie ». Me France Deiss-Rabbé a qualifié son attitude de « très superficielle ». Me Sébastien Binet a relevé un contraste saisissant avec les parents du jeune homme, présents eux aussi dans la salle : « Le père était effondré de la douleur que son fils avait pu provoquer et on aurait aimé que l’enfant ait les mêmes mots. »
L’avocat de la défense, Me Thierry Sagardoytho, a proposé une autre lecture de cette froideur apparente. Selon lui, l’absence d’empathie visible ne signifie pas l’absence de regret. Il a rappelé que son client avait immédiatement reconnu les faits en garde à vue et les avait « condamnés ». Pour la défense, cette impassibilité est précisément le symptôme d’un trouble psychiatrique profond, ce qui renvoie à la question centrale du procès.
Le nœud du procès : quatre expertises, trois conclusions différentes
Si les faits ne sont pas contestés, c’est la question du discernement de l’accusé au moment du passage à l’acte qui va déterminer l’issue du procès. Et sur ce terrain, les experts ne sont pas d’accord entre eux. L’adolescent était suivi pour une dépression grave au moment des faits. Il prenait de la Sertraline, un antidépresseur déconseillé aux moins de 18 ans mais que l’expert pharmacologue mandaté pendant l’instruction a qualifié de « l’un des plus prescrits chez les adolescents en France ». L’accusé a par ailleurs déclaré qu’une « petite voix » l’avait incité à « faire le mal ». Quatre expertises psychiatriques ont été réalisées. La première, menée durant la garde à vue, conclut à une « anxiété réactionnelle » sans maladie mentale altérant le discernement : le jeune homme est considéré comme pleinement responsable de ses actes.
Les conclusions des expertises suivantes divergent radicalement. L’une évoque un discernement « légèrement altéré ». La dernière, remise en novembre 2024, va beaucoup plus loin et considère que le discernement était « aboli » au moment des faits. L’enjeu juridique est considérable. Si la cour retient l’abolition du discernement, l’accusé sera déclaré pénalement irresponsable. Il ne sera ni condamné ni relaxé, mais reconnu comme ayant commis les faits sans être en capacité d’en mesurer la portée. Si l’altération simple du discernement est retenue, les peines encourues sont réduites. Et si les jurés concluent à un discernement intact, il encourt jusqu’à vingt ans de réclusion, peine maximale pour un mineur au moment des faits jugé pour assassinat.
Un huis clos qui laisse filtrer peu d'informations
L’ensemble du procès se déroule à huis clos, comme le prévoit la loi pour les affaires impliquant des mineurs au moment des faits. Seuls les proches des parties, les avocats et les magistrats ont accès à la salle d’audience. Les journalistes recueillent les éléments transmis par les avocats à la sortie de l’audience, avec les limites que cela implique : les informations sont parcellaires, filtrées et naturellement orientées par la stratégie de chaque partie. Ce cadre judiciaire rend d’autant plus difficile une compréhension fine de ce qui s’est joué dans la salle. L’attitude de l’accusé, par exemple, est décrite par les avocats des parties civiles comme un manque d’empathie ; par la défense, comme le symptôme d’une pathologie. Sans accès direct aux échanges, le public ne peut que mesurer l’écart entre ces deux lectures.
Le procès doit se poursuivre jusqu’à vendredi. Après la personnalité de l’accusé examinée mardi, les jours suivants seront consacrés au déroulé des faits, aux témoignages des élèves et des collègues présents le jour du drame, et surtout à l’audition des experts psychiatriques dont les conclusions contradictoires seront débattues devant la cour. Le verdict est attendu en fin de semaine. La cour d’assises des mineurs des Pyrénées-Atlantiques devra répondre à la question la plus difficile de ce dossier, formulée par l’avocat de la défense lui-même lors de l’ouverture des débats : « Comment un élève sans histoire a pu devenir un meurtrier ? » La réponse — maladie psychiatrique ou acte conscient — déterminera la peine, mais aussi, pour les proches d’Agnès Lassalle, le sens qu’ils pourront donner à une tragédie qui, à ce jour, reste largement incompréhensible.


