Sur 15 produits testés en France, 12 contiennent des résidus de pesticides bannis par l’UE. Foodwatch dénonce un « effet boomerang » : interdits ici, exportés là-bas, revenus dans nos assiettes.
Du paprika Ducros, du riz Taureau Ailé, du thé vert à la menthe Lipton. Trois marques que des millions de Français ont dans leurs placards, et qui contiennent des résidus de pesticides interdits dans l’Union européenne. L’association de défense des consommateurs foodwatch publie ce mardi 19 mai les résultats d’une enquête menée sur 64 produits du quotidien — thés, riz et épices — commercialisés en France, en Allemagne, en Autriche et aux Pays-Bas. Le bilan est accablant : sur les 15 produits testés en France, 12 contiennent des substances bannies par l’UE, et certains en cumulent jusqu’à six différentes sur un même échantillon.
Les chiffres de l'enquête : 49 produits contaminés sur 64
Foodwatch a fait analyser en laboratoire 64 échantillons de thé, de riz et d’épices achetés en grande surface dans quatre pays européens. Les résultats dessinent un tableau systémique, pas un accident isolé. Sur les 64 produits testés, 49 contiennent des résidus de pesticides. Les analyses ont mis en évidence la présence de 54 substances différentes, dont 27 ne sont pas autorisées dans l’Union européenne. Autrement dit, près de la moitié des pesticides retrouvés sont des molécules que l’UE a elle-même décidé de bannir parce qu’elle les juge trop dangereuses pour la santé humaine ou l’environnement. En France, les résultats sont encore plus concentrés : 12 des 15 produits analysés présentent des résidus de pesticides interdits. Le record revient à un échantillon contenant six substances bannies différentes, un cocktail chimique dont les effets combinés sur l’organisme restent largement méconnus de la science, les évaluations de toxicité étant réalisées molécule par molécule et non en mélange.
Foodwatch dénonce depuis des années un mécanisme qu’elle appelle l’« effet boomerang » des pesticides. Le principe est simple et absurde : l’UE interdit une substance sur son territoire parce qu’elle la juge dangereuse, mais autorise ses géants agrochimiques — Bayer-Monsanto, BASF, Syngenta — à continuer de la fabriquer en Europe et à l’exporter vers des pays tiers. Ces pays utilisent la substance sur leurs cultures (riz, thé, épices), puis exportent les produits vers l’Europe. Les pesticides interdits reviennent dans les assiettes européennes sous forme de résidus, en toute légalité, parce que les limites maximales de résidus (LMR) tolérées à l’importation ne sont pas automatiquement abaissées quand une substance est bannie. « C’est l’effet boomerang : des pesticides interdits sur le territoire européen sont exportés vers des pays tiers et reviennent dans nos assiettes en catimini. C’est l’une des conséquences concrètes du non-respect des promesses de la Commission européenne », explique Camille Dorioz, directeur des campagnes à foodwatch France. La Commission européenne avait pourtant promis en 2020 de mettre fin à cette pratique dans sa stratégie « de la ferme à la fourchette ». Cinq ans plus tard, rien n’a changé. Pire, un rapport de Public Eye publié en septembre 2025 montrait que les exportations européennes de pesticides interdits étaient « en forte hausse ».
Le paquet Omnibus : un détricotage des règles en cours
Ce qui inquiète le plus foodwatch, c’est que la Commission européenne ne se contente pas de ne rien faire : elle s’apprête à affaiblir les règles existantes. Le projet de règlement baptisé « Food and Feed Safety Omnibus », présenté comme une mesure de « simplification », fait l’objet d’une bataille réglementaire intense à Bruxelles. Selon foodwatch et l’étude juridique publiée le 21 avril 2026 conjointement avec l’Institut Veblen et PAN Europe, ce texte prévoit trois reculs majeurs. Il remplacerait la réduction automatique des limites de résidus lors de l’interdiction d’une substance par des études d’impact individuelles au cas par cas, un processus beaucoup plus lent qui laisserait des substances interdites circuler pendant des années dans la chaîne alimentaire.
Il supprimerait les réexamens périodiques de certaines autorisations de substances, accordant de facto des autorisations illimitées sauf décision contraire de la Commission. Et il assouplirait les règles d’évaluation de sûreté, réduisant la rigueur des contrôles « Nous refusons que notre sécurité alimentaire soit sacrifiée au nom de la compétitivité », prévient Camille Dorioz. L’ONG appelle le Parlement européen et les États membres à rejeter le paquet Omnibus et à mettre en place « de manière urgente, une limite maximale de résidu à zéro pour l’ensemble des pesticides non-autorisés ».
Pourquoi le thé, le riz et les épices sont les plus touchés
Le choix des produits testés par foodwatch n’est pas anodin. Le thé, le riz et les épices présentent trois caractéristiques qui en font des vecteurs privilégiés de contamination. D’abord, ce sont des produits quasi intégralement importés. Le thé consommé en France vient principalement d’Inde, du Sri Lanka, de Chine et du Kenya. Le riz importé provient d’Asie du Sud-Est, du sous-continent indien et d’Amérique du Sud. Les épices arrivent d’Inde, du Vietnam, du Brésil, de Madagascar. Dans ces pays producteurs, les pesticides interdits en Europe sont souvent en vente libre et utilisés massivement, précisément parce qu’ils sont efficaces — c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils étaient autorisés en Europe avant que leurs effets sur la santé soient jugés inacceptables.
Ensuite, ce sont des produits qui subissent peu de transformation entre la récolte et la consommation. Contrairement à un plat cuisiné industriel, une feuille de thé ou un grain de riz passe presque directement du champ à la tasse ou à l’assiette, sans processus de lavage ou de cuisson suffisant pour éliminer certains résidus. Enfin, ce sont des produits de consommation quotidienne. Un Français boit en moyenne 250 tasses de thé par an. Le riz est un accompagnement basique de millions de repas. Les épices sont présentes dans la plupart des cuisines. L’exposition aux résidus, même à faible dose, est donc cumulative et chronique, ce qui rend la question des « effets cocktail » — les interactions entre plusieurs substances à faible dose — particulièrement préoccupante.
Ce que disent les scientifiques sur les risques sanitaires
Les pesticides ne sont pas des substances anodines. Par définition, ce sont des produits chimiques conçus pour tuer des organismes vivants. L’Inserm, dans une expertise collective mise à jour régulièrement, établit un lien entre l’exposition chronique à certains pesticides et un risque accru de cancers (lymphomes, leucémies, tumeurs cérébrales), de maladies neurodégénératives (Parkinson, Alzheimer) et de troubles de la reproduction.
Le problème est que ces évaluations portent sur des substances prises individuellement. La réalité de l’exposition quotidienne est tout autre : un consommateur absorbe simultanément des dizaines de molécules différentes, à faible dose, via son alimentation, son eau et son environnement. L’effet combiné de ce cocktail reste un angle mort majeur de la réglementation européenne. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) reconnaît que les outils d’évaluation des effets cumulés sont encore en cours de développement.
Ce que vous pouvez faire
Foodwatch a lancé parallèlement à la publication de son enquête une pétition demandant à la Commission européenne de fixer une limite maximale de résidus à zéro pour toutes les substances interdites, de cesser d’autoriser la production et l’exportation de pesticides bannis, et d’abandonner le volet pesticides du paquet Omnibus. L’ONG appelle aussi les distributeurs (Carrefour, Leclerc, Intermarché, Auchan) à exiger de leurs fournisseurs une traçabilité renforcée sur les résidus de pesticides dans les produits importés.
Pour les consommateurs, les leviers individuels restent limités tant que le cadre réglementaire n’évolue pas. Le bio réduit significativement l’exposition aux pesticides de synthèse, mais ne l’élimine pas totalement (contaminations croisées, pollutions environnementales). Laver et rincer le riz avant cuisson élimine une partie des résidus de surface, mais pas ceux qui ont pénétré le grain. Quant au thé, l’infusion transfère dans l’eau une proportion variable des résidus présents sur les feuilles, sans qu’un geste simple permette de s’en prémunir.
Le constat de foodwatch, en définitive, ne porte pas sur les choix individuels des consommateurs, mais sur une défaillance systémique : l’Europe interdit des substances qu’elle juge dangereuses, mais n’interdit ni leur fabrication sur son sol, ni leur retour dans l’alimentation de ses citoyens. Tant que cette faille n’est pas colmatée, les « pesticides boomerang » continueront de revenir — dans le paprika, dans le riz basmati, dans le thé du matin.


