Lundi 29 juin, peu avant 21 heures, un engin explosif dissimulé dans un sac à dos a détoné dans le hall d’un immeuble résidentiel de Monaco, blessant grièvement un oligarque ukrainien, sa compagne, dont le pronostic vital reste engagé, et leur fils de 13 ans. La cible présumée : Vadim Ermolaev, 58 ans, 23e fortune d’Ukraine, sanctionné par Kiev pour ses affaires en Crimée, copropriétaire d’une banque estonienne déchue pour blanchiment, et membre de ce que les services secrets ukrainiens appellent avec ironie le « bataillon Monaco ». 

Le contexte

L’explosion a retenti dans un immeuble situé entre le boulevard d’Italie et la rue du Révérend Père Louis Frolla, à quelques mètres de la frontière française, rapporte France 24. L’engin, vraisemblablement garni de boulons et de grenailles selon les autorités citées par BFMTV, avait été déposé à l’entrée du bâtiment, au rez-de-chaussée où réside la famille Ermolaev depuis 2021. Les images de vidéosurveillance montrent un homme déposant un sac à dos au pied de l’immeuble avant de s’éloigner à pied. Il n’a pas été interpellé. La Sûreté publique de Monaco et les autorités françaises mènent une chasse à l’homme des deux côtés de la frontière.

Vadim Ermolaev a été hospitalisé en urgence absolue au CHU de Nice, avec sa compagne. Mardi, le procureur général de Monaco, Stéphane Thibault, a indiqué que la vie de l’oligarque n’était plus en danger, mais que le pronostic vital de sa compagne restait « toujours engagé », selon Franceinfo. Leur fils de 13 ans a été plus légèrement blessé. Quatre autres personnes ont été prises en charge pour des blessures légères ou un choc. Une enquête pour tentative d’assassinat a été ouverte. Le procureur Thibault n’en revient pas : « C’est à ma connaissance la première fois de l’histoire qu’un tel acte se produit dans la principauté », a-t-il déclaré en conférence de presse, rapporte France 24. Le prince Albert II a condamné « un crime odieux » et « un choc pour toute la communauté monégasque ».

Ermolaev : l'homme qui « a transformé le visage de Dnipro »

Pour comprendre pourquoi cet homme est visé, il faut remonter le fil d’un parcours typique des oligarques post-soviétiques. Né en 1968 dans l’oblast de Dnipropetrovsk, dans l’est de l’Ukraine, Vadim Ermolaev a bâti sa fortune dans les années 1990 en devenant le principal promoteur immobilier de Dnipro. Il y a inauguré en 2006 le plus vaste centre commercial du pays, Most-City, et façonné un quartier entier du centre historique, ce qui lui a valu d’être qualifié par les médias ukrainiens de l’homme « qui à lui seul a transformé le visage de Dnipro », rapporte France 24 citant le média ukrainien Left Bank. Son empire, structuré autour de la holding Alef, s’est diversifié dans 19 secteurs d’activité, de l’immobilier aux spiritueux en passant par l’agroalimentaire. Forbes Ukraine le classe 23e fortune nationale avec un patrimoine estimé à environ 300 millions de dollars. Mais c’est la face sombre de cette fortune qui intéresse aujourd’hui les enquêteurs.

Après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, Ermolaev est soupçonné par les services secrets ukrainiens (SBU) d’avoir continué à verser des impôts au budget russe via une entreprise de spiritueux basée dans la péninsule, rapporte Franceinfo citant le quotidien Ukraïnska Pravda. En 2019, il renonce à sa nationalité ukrainienne et obtient un passeport chypriote. « Je veux une protection internationale. Le système judiciaire ukrainien, pour le dire gentiment, n’est pas parfait », explique-t-il alors à Forbes. En 2023, Kiev le place sur une liste de sanctions et le SBU l’inscrit parmi 84 ressortissants soupçonnés d’avoir fui le pays. Autre ombre au tableau : Ermolaev est copropriétaire de Versobank, un établissement financier estonien dont l’agrément a été suspendu par la Banque centrale européenne en 2018 pour « violation systémique de la législation sur le blanchiment », selon Yahoo Actu citant BFMTV.

La piste ukrainienne : un règlement de comptes entre oligarques ?

L’identité de la cible oriente naturellement les enquêteurs vers la sphère ukrainienne. Ryhor Nizhnikau, spécialiste de l’Ukraine à l’Institut finlandais des affaires internationales, interrogé par France 24, décrit un profil « typique des oligarques des années 1990 qui ont perdu en influence avec l’arrivée au pouvoir de Volodymyr Zelensky ». Ses affaires en Crimée étaient « un secret de Polichinelle », et sa présence sur la liste de sanctions de 2023 pourrait aussi résulter du « lobbying d’un jeune rival aux dents longues », estime le chercheur. Selon lui, il serait « intéressant, si un suspect est appréhendé, de savoir s’il y a par exemple un lien avec la région de Dnipro ou la Crimée ».

Le chef du gouvernement monégasque, Christophe Mirmand, a pourtant précisé mardi ne pas avoir connaissance de menaces particulières visant la famille. Il a ajouté un détail qui dit beaucoup : « Le comportement de la famille avant de rentrer dans leur immeuble ne semblait pas témoigner de leur part de signe d’inquiétude. Ils étaient en tenue estivale, détendus et ne semblaient pas particulièrement précautionneux », rapporte Franceinfo. Soit Ermolaev ne savait pas qu’il était menacé. Soit il le savait mais n’y croyait pas. Dans les deux cas, le colis piégé déposé à l’entrée de son immeuble à Monaco, l’un des endroits les plus sécurisés et les plus surveillés du monde, marque une escalade qui dépasse le cadre d’un simple conflit d’affaires.

Le procureur Thibault a par ailleurs indiqué que la cible « n’est pas visée par une enquête à Monaco » et, « à notre connaissance, n’est pas visée par une enquête d’une autorité étrangère », selon Franceinfo. Une précision qui exclut la piste d’un règlement judiciaire et renforce celle d’un acte privé, commandité depuis l’étranger, exécuté au cœur de la principauté. Le suspect court toujours.

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