Le premier essai clinique sur l’humain d’un vaccin dont le principe actif a été intégralement conçu par intelligence artificielle. Testé sur 39 volontaires, ce vaccin « passe-partout » ne cible pas un seul variant mais une famille entière de coronavirus — y compris des virus de chauve-souris qui n’ont pas encore infecté l’être humain. Les résultats, publiés dans le Journal of Infection, montrent que la technologie est sûre et sans effets secondaires significatifs. L’ambition ne s’arrête pas là : l’équipe travaille déjà sur la grippe pandémique et les fièvres hémorragiques. « J’espère que c’est le début d’une nouvelle ère dans la fabrication des vaccins », confie le professeur Jonathan Heeney à l’AFP.

Le problème que personne n'avait résolu

Le principe de la vaccination n’a pas fondamentalement changé depuis Pasteur : on présente au système immunitaire un fragment d’un virus précis pour qu’il apprenne à le reconnaître. Le problème, c’est que les virus mutent. Le variant contre lequel vous êtes vacciné en janvier peut avoir radicalement changé en juin. Les vaccins anti-Covid l’ont illustré à grande échelle : chaque vague nécessitait un nouveau rappel, toujours en retard d’un variant. « Les vaccins courent donc toujours après le virus », résume Heeney auprès de l’AFP.

Ce constat l’obsède depuis 2014, quand il se trouvait en Afrique de l’Ouest pendant l’épidémie d’Ebola. Le virus avait été identifié des années plus tôt en RDC, mais il avait d’abord été pris pour la fièvre de Lassa ou le choléra. « Pendant les trois-quatre mois qu’il a fallu pour déterminer sa nature avant de pouvoir s’attaquer à la recherche d’un vaccin, le virus a gagné la Guinée, le Sierra Leone puis le Libéria. Le cheval était sorti de l’écurie, l’incendie faisait rage », raconte-t-il à l’AFP. Bilan : plus de 11 300 morts en deux ans. Heeney est rentré à Cambridge convaincu qu’il fallait « changer la façon dont on travaille ».

Ce que l'IA a changé : un « super-antigène » qui n'existe pas dans la nature

La solution développée par Cambridge et sa spin-out DIOSynVax (Digitally Immune Optimised Synthetic Vaccines) repose sur une idée simple mais jusqu’ici impossible à exécuter sans intelligence artificielle. L’équipe a nourri ses algorithmes avec l’intégralité des données génétiques disponibles sur les coronavirus Sarbeco — la grande famille qui inclut le SARS-CoV-2 (Covid-19), le SARS et des dizaines de virus apparentés circulant chez les chauves-souris. L’IA a analysé ces milliers de séquences pour identifier les parties du virus qui restent identiques d’un variant à l’autre, les régions conservées que les mutations ne touchent pas. Puis elle a fabriqué de toutes pièces un « super-antigène » synthétique qui combine ces régions communes, selon le communiqué de l’Université de Cambridge repris par ScienceDaily. Ce super-antigène n’existe pas dans la nature : c’est une construction artificielle, optimisée par ordinateur, conçue pour que le système immunitaire apprenne à reconnaître non pas un virus précis mais le « visage commun » de toute la famille.

« Nous avons converti le développement vaccinal : il n’est plus réactif, il est désormais à l’épreuve du futur », déclare Heeney dans le communiqué de Cambridge. La métaphore du passe-partout prend ici tout son sens : plutôt que de fabriquer une clé pour chaque serrure (chaque variant), l’IA a conçu une clé qui ouvre toutes les portes d’un immeuble (toute la famille virale). Autre innovation notable : le vaccin est administré sans aiguille, un détail technique qui faciliterait considérablement un déploiement de masse en cas de pandémie, selon le Cambridge Independent.

39 volontaires, des résultats prometteurs mais encore préliminaires

L’essai clinique de phase I, financé par Innovate UK et mené à l’hôpital universitaire de Southampton entre décembre 2021 et décembre 2023, a d’abord prouvé l’essentiel : le vaccin est sûr. Aucun effet secondaire significatif n’a été observé chez les 39 volontaires sains. Sur le plan immunitaire, les résultats sont qualifiés de « modestes et variables » par les auteurs eux-mêmes dans l’article publié dans le Journal of Infection. L’interprétation est compliquée par le fait que les volontaires avaient déjà été exposés au Covid-19 et vaccinés contre lui, brouillant la lecture de la réponse immunitaire spécifique au nouveau vaccin. Toutefois, le vaccin a déclenché des réponses immunitaires non seulement contre le SARS-CoV-2 et le SARS, mais aussi contre des coronavirus de chauves-souris qui n’ont jamais infecté l’être humain, rapporte ScienceDaily. 

C’est cette dernière donnée qui est la plus excitante : elle signifie que le vaccin pourrait protéger contre des virus qui n’existent pas encore dans la population humaine — exactement ce dont le monde aurait eu besoin en décembre 2019. Il reste un long chemin à parcourir. L’essai de phase I ne prouve que la sécurité du vaccin, pas son efficacité en conditions réelles. Des essais de phase II (sur quelques centaines de personnes) puis de phase III (sur des milliers) devront démontrer qu’il protège effectivement contre l’infection. Un processus qui prend habituellement plusieurs années.

Grippe, Ebola, et les virus de demain

L’horizon de cette technologie dépasse largement les coronavirus. DIOSynVax, fondée en 2017 avec le soutien de Cambridge Enterprise, travaille déjà sur un pipeline vaccinal qui inclut la grippe saisonnière, les menaces de grippe pandémique et les fièvres hémorragiques comme Ebola, selon le communiqué de Cambridge et SciTechDaily. C’est la grippe qui inquiète le plus Heeney, qu’il décrit à l’AFP comme un virus « particulièrement compliqué ».

La fenêtre d’opportunité est étroite mais réelle. La fréquence d’apparition des zoonoses, ces virus qui sautent de l’animal à l’humain, augmente sous l’effet de la croissance démographique, de la hausse des déplacements transfrontaliers et de l’empiètement humain sur les habitats animaux. « Des virus qui existaient sans présenter de menace pour des animaux ayant développé une immunité se retrouvent soudainement en contact avec l’espèce humaine, et là, il n’y a aucune défense naturelle et le virus devient fou », explique Heeney à l’AFP. L’humanité a toujours été frappée par des pandémies, de la peste noire à la grippe espagnole (25 à 50 millions de morts) en passant par le Covid. La différence, en 2026, c’est que l’IA offre pour la première fois la possibilité de fabriquer des vaccins avant que le prochain virus n’émerge, plutôt qu’après. « Il s’agit pour moi de prouver au monde que cette technologie est sûre, plus efficace, et qu’on peut l’adopter. Avec un peu de chance, elle peut changer l’avenir », conclut Heeney. La preuve de concept est faite. La course aux essais cliniques de grande envergure, elle, ne fait que commencer.

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