Ce qu’une équipe de chirurgiens de l’hôpital Molinette de Turin a réussi sur elle n’avait jamais été tenté dans l’histoire de la médecine : transplanter la macula, la partie centrale de la rétine, celle qui permet de lire, de reconnaître un visage, de distinguer les détails, d’un œil à l’autre. Six heures d’intervention, un obstacle « considéré jusqu’à présent comme insurmontable » selon l’hôpital, et des premiers résultats que le professeur Michele Reibaldi qualifie d’« encourageants ». Mais la communauté scientifique demande à voir les données avant de crier au miracle.
L'idée de génie : reconstruire un œil avec les pièces de l'autre
Pour comprendre l’exploit, il faut comprendre l’impasse dans laquelle Elena se trouvait. Son œil gauche avait perdu la vue de manière irréversible après un grave accident de la route : le nerf optique, le câble qui transmet les images au cerveau, était détruit. Aucune chirurgie ne peut réparer un nerf optique sectionné. L’œil gauche était condamné, mais ses tissus internes, eux, étaient parfaitement sains, rapporte La Libre citant l’hôpital de Turin. Son œil droit, en revanche, souffrait du problème inverse. Il était déjà atteint d’une maculopathie avant l’accident, et les traumatismes subis lors du choc avaient « irrémédiablement compromis la rétine et la transparence de la cornée », selon le communiqué de l’hôpital relayé par la RTS.
Les cellules souches de la cornée étaient totalement détruites, rendant « tout à fait impossible une greffe de cornée classique ». Elena avait donc un œil gauche dont les tissus étaient sains mais dont le nerf ne fonctionnait plus, et un œil droit dont le nerf fonctionnait encore mais dont les tissus étaient détruits. Deux yeux cassés différemment. Aucun des deux ne voyait. C’est là que l’équipe du professeur Reibaldi a eu l’intuition qui change tout. Et si on prenait les pièces saines de l’œil mort pour reconstruire l’œil vivant ? En exploitant les tissus intacts de l’œil gauche, qui ne servaient plus puisque le nerf optique était hors d’usage, les chirurgiens ont prélevé et transféré dans l’œil droit « un bloc anatomique complet comprenant la cornée, la sclère, la conjonctive et, pour la première fois au monde, la partie centrale de la rétine, la macula », détaille l’hôpital cité par Paris Match Belgique.
Six heures de chirurgie, et un bandage qui tombe
L’intervention, qualifiée de « très complexe » par le professeur Reibaldi, a duré près de six heures, rapporte La Libre et Paris Match Belgique. La difficulté principale tenait à la macula elle-même : cette zone de la rétine, large d’à peine cinq millimètres, concentre la quasi-totalité des cônes, les cellules photoréceptrices responsables de la vision des couleurs et des détails. La prélever intacte, la transporter et la greffer sur un œil dont la surface était entièrement reconstruite relevait d’un geste chirurgical jamais réalisé.
Le résultat, tel que décrit par l’hôpital Molinette et rapporté par Yahoo Actu, dépasse les espérances prudentes de l’équipe. Quand le bandage a été retiré, Elena a vu. Pas parfaitement, la qualité de la vision restituée et sa durabilité restent à évaluer, mais elle a distingué des visages, de la lumière et des couleurs. Après cinq ans d’obscurité totale.
« Nous attendons maintenant de voir dans quelle mesure la rétine greffée sera capable de fonctionner, mais les premiers résultats sont encourageants », a commenté le professeur Reibaldi dans le communiqué de l’hôpital, rapporte La Libre. La formule est calibrée : encourageant, pas miraculeux. Et c’est précisément cette prudence qui donne sa crédibilité à l’annonce.
Ce que la communauté scientifique veut vérifier avant de s'enthousiasmer
En France, les ophtalmologistes accueillent la nouvelle avec un mélange d’admiration et de réserve. La RTS rapporte que des experts français « attendent la publication des données scientifiques pour évaluer objectivement la technique et sa reproductibilité ». Tant que les résultats ne sont pas publiés dans une revue à comité de lecture, avec un suivi post-opératoire documenté et des mesures objectives de la vision restituée, il est impossible de savoir si cette greffe constitue une avancée durable ou un cas isolé.
Plusieurs questions restent ouvertes. La macula greffée va-t-elle continuer à fonctionner dans les mois et les années qui viennent, ou le rejet immunitaire finira-t-il par la détériorer ? La technique est-elle reproductible sur d’autres patients, ou les conditions très particulières d’Elena (un œil donneur sain + un nerf optique receveur fonctionnel) en font-elles un cas unique ? Et surtout : la vision restituée est-elle suffisante pour permettre une autonomie réelle, lire, se déplacer, reconnaître un visage à distance ?
Ces réserves ne diminuent en rien l’exploit chirurgical. Personne n’avait jamais transplanté une macula. Personne n’avait démontré qu’elle pouvait survivre au transfert et reprendre sa fonction dans un nouvel environnement. L’équipe de Turin l’a fait. Elena voit. Le reste, la reproductibilité, la durabilité, la publication scientifique, viendra. Mais ce matin à Turin, une femme qui vivait dans le noir depuis 2021 a vu un visage, de la lumière et des couleurs. Et c’est déjà une première page de l’histoire de la médecine.

