La plus grosse mobilisation privée jamais observée en France pour la restauration forestière. Mais en face, le chiffre qui donne le vertige : 116 000 hectares de forêt partis en fumée depuis le début de l’année, un record national selon le Premier ministre Sébastien Lecornu. Et chaque hectare coûte entre 5 000 et 10 000 euros à restaurer, selon le ministère de la Transition écologique. Faites le calcul : la facture totale se chiffre entre 580 millions et 1,16 milliard d’euros. Les 25 millions d’Engie, aussi spectaculaires soient-ils, couvrent au mieux 4 % du besoin. La forêt française brûle plus vite que l’argent n’arrive.

Ce qu'Engie prévoit concrètement

Le communiqué publié mardi par le groupe énergétique va au-delà du simple chèque. Engie précise que sa contribution s’inscrit dans le plan « France Forêt 2100 » annoncé par le gouvernement et qu’elle sera déployée en concertation avec « les autorités publiques, les collectivités territoriales, les acteurs de la filière forestière et le monde de la recherche », rapporte Boursorama citant l’AFP. Le groupe détaille ses priorités : « réfléchir aux essences les plus adaptées, à la préservation de la biodiversité, à la restauration de zones humides, aux conditions d’accès pour les services de secours ainsi qu’à la protection et au retour de la faune sauvage ». 

Autrement dit, Engie ne finance pas un reboisement à l’identique, replanter des pins maritimes là où des pins maritimes ont brûlé. Il finance une réflexion sur ce que la forêt de demain devra être pour résister au climat de demain. C’est la différence entre reconstruire et repenser. L’énergéticien y trouve aussi son compte. Les forêts restaurées absorberont du CO sur toute leur durée de vie, ce qui contribue indirectement à l’objectif de neutralité carbone qu’Engie s’est fixé pour 2045, note L’Énergeek. Mécénat sincère ou stratégie carbone déguisée ? Probablement les deux. Mais quand 116 000 hectares ont brûlé, la question du motif passe après celle du résultat.

45 millions mobilisés, un milliard nécessaire

Les 25 millions d’Engie ne viennent pas seuls. L’État a annoncé une rallonge de 20 millions d’euros pour l’ONF en 2026, portée par la ministre de la Transition écologique Monique Barbut, rapporte CNews citant l’AFP. Soit un total de 45 millions d’euros immédiatement mobilisés entre le public et le privé. D’autres entreprises ont suivi dans un registre différent. Carrefour a promis huit tonnes de denrées alimentaires et de produits d’hygiène pour les sinistrés. Lidl en a livré trois tonnes. La Macif a créé un fonds d’un million d’euros pour ses sociétaires touchés. Le Crédit Agricole a débloqué deux millions d’euros en fonds d’urgence destinés aux services départementaux d’incendie et de secours (SDIS), rapporte Boursorama. Des gestes concrets, mais calibrés pour l’urgence humanitaire, pas pour la reconstruction forestière à long terme.

Car c’est l’échelle du problème qui rend tout insuffisant. À 5 000 euros l’hectare pour du reboisement simple et jusqu’à 10 000 euros pour une restauration écologique complète (sols, biodiversité, zones humides), restaurer les 116 000 hectares brûlés coûterait entre 580 millions et plus d’un milliard d’euros. Les 45 millions actuellement sur la table représentent entre 4 et 8 % de ce besoin. Le reste devra venir du budget de l’État, des collectivités, des fonds européens et d’autres contributions privées. Le plan France Forêt 2100 devra chiffrer précisément cette enveloppe dans les prochaines semaines.

Un été de feu qui redéfinit le rapport de la France à ses forêts

Les 116 000 hectares brûlés en 2026 ne sont pas qu’un record statistique. C’est la traduction concrète de tout ce que cet été a produit : trois puis quatre canicules depuis fin mai, des sols asséchés en profondeur, une Méditerranée à 29 °C, et des forêts transformées en combustible à ciel ouvert. L’incendie entre Aude et Hérault début juillet (800 hectares). Fontainebleau (1 000 hectares, piste criminelle, premier Canadair en Île-de-France). Le Var (4 500 hectares, désormais fixé). Et le mégafeu de Gironde, qui a dépassé les 4 800 hectares et forcé l’évacuation de 12 000 personnes, réveillant le traumatisme de 2022 dans le même massif des Landes de Gascogne.

Face à ce bilan, l’annonce d’Engie marque un tournant symbolique : pour la première fois, une grande entreprise française investit massivement dans la reconstruction forestière post-incendie plutôt que dans la simple prévention. Le geste pose une question politique autant qu’écologique : si la forêt brûle chaque été, qui doit payer pour la reconstruire ? L’État seul ? Les entreprises qui y trouvent un intérêt carbone ? Les contribuables européens via les fonds de cohésion ? Ou les assureurs, qui devront tôt ou tard intégrer le « risque forêt » à leurs modèles ?

Les 25 millions d’Engie ne reconstruiront pas les 116 000 hectares perdus. Mais ils posent la bonne question : celle de la reconstruction, pas seulement de l’urgence. Et cette question, après un été pareil, ne pourra plus être ignorée.

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