Pas d’affiches électorales, pas de bureau de vote dans votre école, pas de soirée électorale à 20 heures sur toutes les chaînes. Et pourtant, ce dimanche 27 septembre, plus de la moitié du Sénat est renouvelée. Un scrutin discret, réservé aux élus locaux, mais qui pèsera lourd dans les années à venir : c’est le dernier rendez-vous électoral avant la présidentielle, et il pourrait voir naître un groupe RN au palais du Luxembourg. Tout ce qu’il faut savoir, sans jargon.
Demandez autour de vous qui vote dimanche : la plupart vous répondront que personne. C’est à la fois vrai et faux. Les citoyens ne se déplacent pas, mais près de cent mille élus, eux, sont convoqués — et ils n’ont pas le choix. Ce scrutin, souvent jugé technique et lointain, dessine pourtant l’une des deux chambres qui votent la loi. Voici comment il fonctionne, ce qu’il peut changer, et ce qu’il faudra regarder dimanche soir.
Ce qui se passe ce dimanche
Le décret n° 2026-301 du 21 avril 2026 a fixé la date : dimanche 27 septembre 2026. Ce jour-là, 178 des 348 sièges du Sénat sont remis en jeu.
Le Sénat n’est jamais renouvelé d’un bloc, mais par moitié tous les trois ans. Cette année, c’est la « série 2 » qui est concernée : les sièges des sénateurs élus en septembre 2020. En métropole, cela recouvre les départements de l’Ain (01) à l’Indre (36), puis du Bas-Rhin (67) au Territoire de Belfort (90), à l’exception de l’Île-de-France, auxquels s’ajoutent plusieurs collectivités d’outre-mer et six sièges de sénateurs représentant les Français établis hors de France.
Les élus de dimanche siégeront pour six ans, à compter du 1er octobre.
Qui vote ? Les « grands électeurs »
C’est la grande particularité du scrutin : les sénateurs sont élus au suffrage universel indirect. Les citoyens ne votent pas pour eux ; ils ont élu, lors d’autres scrutins, ceux qui vont voter.
Ce collège électoral est composé des députés et sénateurs du département, des conseillers régionaux et départementaux, et surtout des délégués des conseils municipaux. Pour la série 2, on compte 93 469 grands électeurs, dont 88 937 délégués municipaux, soit 95,2 % du total.
Autrement dit, le Sénat est d’abord l’émanation des communes. C’est ce qui lui vaut son surnom de « chambre des territoires » — et c’est aussi ce qui lui donne, historiquement, un visage plus rural et plus stable que l’Assemblée nationale. Pour éviter que les villes ne soient écrasées par les petites communes, des délégués supplémentaires sont toutefois ajoutés dans les communes de plus de 30 000 habitants.
Un vote obligatoire (et sanctionné)
Voilà un détail que peu de Français connaissent : pour les grands électeurs, le vote est obligatoire. Une abstention sans motif légitime est passible d’une amende de 100 euros. C’est l’un des rares scrutins en France à comporter cette obligation.
Concrètement, les grands électeurs se rendent au chef-lieu de leur département, généralement à la préfecture, où les bureaux sont ouverts de 8 h 30 à 17 h 30. Pour les Français de l’étranger, le vote se tient au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, à Paris.
Deux modes de scrutin selon les départements
Tous les départements ne votent pas de la même façon. Le mode de scrutin dépend du nombre de sièges à pourvoir.
Dans les départements qui élisent un ou deux sénateurs, c’est un scrutin majoritaire à deux tours. Pour être élu dès le premier tour, un candidat doit obtenir la majorité absolue des suffrages exprimés et au moins un quart des inscrits. À défaut, un second tour a lieu le même jour, où la majorité relative suffit. Une règle savoureuse s’applique en cas d’égalité parfaite : le candidat le plus âgé l’emporte.
Dans les départements qui élisent trois sénateurs ou plus, le vote se fait au scrutin proportionnel de liste, un seul tour, avec obligation de parité.
Conséquence pratique pour dimanche : les premiers résultats tomberont vers la mi-journée dans les départements au scrutin majoritaire, et en fin de journée pour ceux à la proportionnelle. Le Sénat organise une soirée électorale de 17 heures à 23 heures, et les résultats seront publiés progressivement sur le site officiel du scrutin.
Pourquoi ce scrutin compte plus que d'habitude
Les sénatoriales passent souvent inaperçues. Celles-ci ont pourtant deux particularités qui en font un rendez-vous scruté par tous les états-majors.
Elles arrivent six mois après les municipales. Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont renouvelé les conseils municipaux, donc l’immense majorité du corps électoral sénatorial. Le résultat de dimanche sera, en grande partie, la traduction mécanique des rapports de force locaux sortis des urnes au printemps.
Ce sont les dernières élections avant la présidentielle. À quelques mois du scrutin d’avril 2027, chaque parti cherche à consolider son implantation parlementaire. Et le futur président, quel qu’il soit, devra composer avec cette chambre pendant au moins trois ans, jusqu’au prochain renouvellement.
Un rappel de prudence cependant : le mode de scrutin indirect, réservé à des élus locaux, et le renouvellement par moitié amortissent traditionnellement les bouleversements. Les grands basculements se font rarement en une seule élection sénatoriale.
Enjeu n° 1 : la majorité de droite et du centre
C’est la question la moins incertaine du scrutin. Aujourd’hui, le groupe Les Républicains domine le Sénat avec 131 sièges, et s’appuie sur les 59 sièges de l’Union centriste pour disposer d’une majorité. Selon la plupart des analyses publiées cette semaine, cette alliance devrait conserver la majorité, portée par les bons résultats de la droite et du centre aux municipales de mars.
Les LR pourraient néanmoins perdre quelques sièges. Le sénateur Roger Karoutchi, réputé fin connaisseur de la carte électorale, estime la perte possible à trois à cinq sièges pour son parti, en particulier dans le sud de la France où le RN a réalisé de bons scores municipaux.
La campagne a aussi révélé quelques tensions internes. Dans les Bouches-du-Rhône, deux listes se réclamant de la droite s’affrontent : celle de la centriste Brigitte Devésa et de Renaud Muselier, investie par la commission nationale d’investiture des LR avec le soutien de la majorité sénatoriale, et celle de Valérie Boyer, soutenue par le patron des LR, Bruno Retailleau. Un duel qui sera regardé de près dimanche.
Enjeu n° 2 : un premier groupe RN au Sénat ?
C’est l’enjeu le plus commenté. Le Rassemblement national, absent du Sénat entre 2022 et 2023, y était revenu lors du renouvellement de septembre 2023 en faisant élire trois sénateurs — trop peu pour constituer un groupe.
Dimanche, l’objectif affiché est de franchir ce cap. Former un groupe serait une première pour le parti au palais du Luxembourg. Au-delà du symbole, c’est aussi une question de moyens : un groupe parlementaire dispose de temps de parole, de postes dans les commissions, de collaborateurs et d’une visibilité institutionnelle sans commune mesure avec celle de sénateurs isolés.
Le mode de scrutin reste cependant un frein structurel pour un parti dont l’implantation municipale, bien qu’en progression, demeure moins dense que celle des formations historiques. D’où l’attention portée aux départements du sud, où les municipales ont été favorables au RN.
Enjeu n° 3 : les autres groupes et « l’après-2027 »
À gauche, le Parti socialiste, principal groupe d’opposition avec 65 sièges, et les écologistes cherchent surtout à limiter les pertes. Les communistes visent la stabilité.
Au centre, le paysage bouge aussi. Le groupe Les Indépendants, à majorité Horizons, s’est dit prêt à se rapprocher de la majorité de Gérard Larcher. Le groupe RDPI, qui rassemble les sénateurs macronistes, se prépare de son côté à l’« après-Macron ».
Plus largement, plusieurs observateurs lisent ce scrutin comme une première esquisse des recompositions attendues après la présidentielle : chaque groupe cherche à peser dans la chambre qui, quel que soit le résultat d’avril, restera stable pendant les premières années du prochain quinquennat.
Et la présidence du Sénat ?
Peu de suspense à ce stade. Gérard Larcher, président LR du Sénat depuis le 1er octobre 2014, a officialisé sa candidature à sa propre succession dans un courrier adressé aux sénateurs. Selon les analyses publiées, sa réélection au « plateau » — l’équivalent du perchoir de l’Assemblée nationale — n’apparaît pas menacée.
Dans son projet, il insiste sur le rôle de la Haute assemblée, qui doit selon lui « assurer un contre-pouvoir indispensable à la démocratie ». La fonction n’est pas protocolaire : le président du Sénat est celui qui assure l’intérim de la présidence de la République en cas de vacance, et il nomme notamment certains membres du Conseil constitutionnel.
À quoi sert vraiment le Sénat ?
La question revient à chaque renouvellement, parfois sur un ton peu amène. Rappelons les faits. Le Sénat partage le pouvoir législatif avec l’Assemblée nationale : les textes font la navette entre les deux chambres, et le Sénat les amende, parfois profondément. En cas de désaccord persistant, c’est toutefois l’Assemblée qui peut avoir le dernier mot, sauf exceptions.
Il existe en revanche des domaines où son accord est indispensable, au premier rang desquels les révisions de la Constitution, qui nécessitent l’accord des deux chambres. Le Sénat exerce enfin une fonction de contrôle de l’action du gouvernement, à travers ses commissions d’enquête et ses rapports.
Faut-il le réformer, le renforcer ou en réduire le rôle ? Le débat existe et traverse l’échiquier politique ; il n’appartient pas à cet article de le trancher. Mais quel que soit son avenir, le Sénat élu dimanche sera celui avec lequel le prochain président de la République devra gouverner.
Ce qu’il faudra regarder dimanche soir
Pour suivre la soirée efficacement, quatre indicateurs suffisent.
Le nombre de sièges perdus par les LR, et le maintien — ou non — de la majorité avec l’Union centriste.
Le nombre d’élus RN, et surtout la question de savoir s’il permet la constitution d’un groupe.
Les résultats de la gauche, pour mesurer si PS et écologistes parviennent à « limiter la casse ».
Les duels symboliques, à commencer par celui des Bouches-du-Rhône, qui en diront long sur l’état de la droite à quelques mois de la présidentielle.
L’élection du président du Sénat interviendra ensuite, lors de la séance d’installation de la nouvelle assemblée, dans les jours qui suivent le scrutin.

