Mardi 13 octobre, le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’est saisi du dossier après que les premières investigations ont mis en évidence une « probable adhésion » du suspect à la mouvance dite de la « True Crime Community », ou TCC.
Le collégien de 14 ans est soupçonné d’avoir ouvert le feu dans son établissement avec un fusil de chasse dissimulé dans un étui de guitare, blessant la principale ainsi qu’un professeur de mathématiques. Il avait ensuite été désarmé par un membre du personnel scolaire. Le PNAT enquête désormais notamment pour « tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste en vue de crimes contre les personnes ». Mais à ce stade, l’adhésion du mineur à la True Crime Community reste une hypothèse d’enquête, et ses motivations précises doivent encore être établies.
Qu’est-ce que la « True Crime Community » ?
Malgré son nom, la True Crime Community ne désigne pas simplement les amateurs de documentaires, podcasts ou récits consacrés aux affaires criminelles. Le terme est aujourd’hui utilisé par plusieurs organismes spécialisés pour désigner une sous-culture numérique centrée sur une fascination particulièrement intense pour les auteurs de crimes violents, et notamment les tueurs de masse et auteurs de fusillades dans des établissements scolaires. Selon l’Anti-Defamation League (ADL), certains membres se contentent d’une fascination pour ces affaires, tandis que les espaces les plus radicaux peuvent aller jusqu’à l’admiration, la glorification, voire l’émulation des meurtriers.
L’organisation insiste cependant sur un point : appartenir à ces communautés ou consulter leurs contenus ne signifie pas nécessairement qu’une personne passera à l’acte. La TCC n’est d’ailleurs pas une organisation structurée. Elle ne possède ni chef, ni hiérarchie, ni programme commun. Il s’agit plutôt d’un ensemble mouvant de communautés, comptes et réseaux qui se forment et se recomposent sur différentes plateformes.
De l’intérêt pour les crimes à la glorification des tueurs
La frontière avec l’intérêt classique pour le « true crime » est essentielle. Regarder une série documentaire consacrée à un tueur en série, s’intéresser à la psychologie criminelle ou suivre une enquête judiciaire ne suffit évidemment pas à appartenir à cette mouvance. Dans certains espaces associés à la TCC, les criminels deviennent en revanche des figures de « fandom ». Leurs photographies circulent, leurs écrits sont analysés, des montages ou des dessins sont créés à leur effigie et certains membres développent une forme d’attachement parasocial à leur égard.
Les auteurs de la tuerie de Columbine, qui avait fait 13 morts dans un lycée du Colorado en 1999, occupent historiquement une place particulièrement importante dans cette culture en ligne. Des communautés de fans surnommées les « Columbiners » s’étaient développées autour des deux tueurs avant que le phénomène ne s’élargisse progressivement à d’autres auteurs de massacres. Le phénomène ne consiste donc plus uniquement à étudier les faits : dans ses formes les plus extrêmes, il peut transformer des auteurs de massacres en personnages possédant leur propre esthétique, leurs références, leurs symboles et parfois leurs imitateurs.
Une communauté particulièrement présente chez les adolescents
Les chercheurs et organisations qui surveillent cette mouvance constatent une forte présence de mineurs et de jeunes adultes. L’ADL estime que cette population constitue une part importante des membres des communautés TCC. Les adolescents peuvent notamment y trouver un sentiment d’appartenance ou une manière de mettre en scène leur isolement, leur colère ou leur rejet de la société. Une étude publiée en 2026 par le centre de recherche américain CNA décrit ainsi un écosystème où circulent des contenus consacrés aux fusillades de masse, mais également des vidéos particulièrement violentes et des références répétées aux auteurs d’attaques précédentes. Ces communautés évoluent sur les grandes plateformes sociales comme sur des espaces plus confidentiels. Elles peuvent aussi se croiser avec d’autres univers numériques violents ou extrémistes.
L’intérêt des services de sécurité pour la TCC tient notamment à plusieurs affaires récentes dans lesquelles des auteurs ou suspects de projets d’attaque avaient fréquenté ces espaces. Des chercheurs du Combating Terrorism Center de West Point décrivent la TCC comme un écosystème dans lequel certains auteurs de massacres sont « recherchés, esthétisés, imités » et parfois intégrés à une sorte de mythologie collective. L’Institute for Strategic Dialogue (ISD) rattache certaines de ces communautés à ce qu’il qualifie de violence nihiliste : des passages à l’acte qui ne sont pas nécessairement motivés par une idéologie politique cohérente mais peuvent rechercher la violence elle-même, la notoriété ou l’imitation de tueurs précédents.
Cette caractéristique complique leur analyse. Les références à différentes idéologies peuvent cohabiter avec une fascination pour la violence sans former un système politique clairement défini. Certains membres reprennent par exemple des symboles néonazis ou des discours racistes et antisémites, tandis que d’autres semblent avant tout rechercher une identité autour du nihilisme et de la violence.
Pourquoi le parquet antiterroriste s’est-il saisi du dossier d’Aubagne ?
La saisine du PNAT ne signifie pas que les motivations du collégien sont déjà entièrement connues. Elle traduit en revanche l’importance accordée par les enquêteurs aux éléments découverts lors des premières investigations. Le parquet affirme que celles-ci mettent en évidence une « probable adhésion » du mineur à la True Crime Community et estime que son action pourrait s’inscrire dans cette mouvance. C’est sur cette base que le parquet de Marseille s’est dessaisi au profit du PNAT. L’enquête doit désormais examiner son activité numérique, ses éventuels échanges avec d’autres internautes et les contenus qu’il consultait ou diffusait afin de déterminer si cette fréquentation a effectivement joué un rôle dans son passage à l’acte. La qualification terroriste devra elle aussi être étayée par les investigations.
Le cas d’Aubagne pourrait ainsi mettre en lumière une difficulté croissante pour les autorités : la surveillance de jeunes individus dont le passage à la violence ne correspond pas nécessairement aux schémas traditionnels de radicalisation politique ou religieuse. Contrairement aux organisations terroristes structurées, la True Crime Community ne diffuse pas un projet politique unifié et n’appelle pas systématiquement ses membres à agir. Elle repose davantage sur une culture commune de la violence, de la fascination pour les auteurs de massacres et, dans ses franges les plus radicales, de leur glorification.
C’est précisément ce qui rend le phénomène difficile à appréhender : entre curiosité morbide, communauté de fans, provocation adolescente et véritable préparation de violences, les frontières peuvent être floues. Dans le dossier d’Aubagne, c’est désormais aux enquêteurs de déterminer où se situait le collégien de 14 ans – et si son intérêt présumé pour cette sous-culture numérique permet réellement d’expliquer son passage à l’acte.

