Une semaine après les pillages des 17 et 18 octobre, plusieurs armureries parisiennes constatent une hausse spectaculaire de la demande en matériel d’autodéfense. Derrière ces achats, un même sentiment revient dans les témoignages : celui d’avoir été livré à soimême lorsque les violences ont éclaté. À Paris, 283 commerces avaient été recensés comme vandalisés au 20 octobre, selon la Ville. Certains ont été entièrement vidés ou détruits en quelques heures. À quelques jours du 24 octobre, la peur de voir les mêmes scènes se reproduire pousse désormais certains professionnels à franchir un cap.
« Nos commandes ont été multipliées par dix »
À l’Armurerie de la Bourse, rue Vivienne, dans le 2e arrondissement, Yves Gollety mesure directement cette inquiétude. Le président de la Chambre syndicale nationale des armuriers affirme au Parisien que les commandes ont été « multipliées par dix » depuis les pillages. La clientèle serait principalement composée de commerçants et de restaurateurs. Selon lui, l’inquiétude est même plus importante qu’au moment du mouvement des « gilets jaunes ». Il décrit des professionnels ayant désormais le sentiment que n’importe quel commerce peut être visé et, surtout, que les forces de l’ordre pourraient ne pas pouvoir intervenir suffisamment rapidement si de nouveaux groupes de pilleurs apparaissent. Les produits recherchés sont essentiellement des dispositifs de défense : aérosols lacrymogènes, matraques télescopiques ou encore certains lanceurs de projectiles non létaux. Dans une autre armurerie parisienne visitée par Le Parisien, bombes lacrymogènes et matraques se vendent également en nombre. Certains produits sont même annoncés en rupture de stock dans plusieurs enseignes.
Assia, une barre de fer à la main face aux pillards
Cette volonté de se défendre a désormais un visage. Dimanche 18 octobre, rue ÉtienneMarcel, Assia Sanaa, commerçante de 54 ans, s’est retrouvée devant son magasin avec une barre de fer à la main alors qu’un groupe tentait de pénétrer dans ses commerces. Les images ont largement circulé sur les réseaux sociaux. Elle raconte avoir tenté, avec ses employés, de protéger plusieurs points de vente dès le samedi. Une dizaine d’entre eux avaient alors surveillé les boutiques. Le lendemain, ils n’étaient plus que quatre lorsque de nouveaux groupes sont arrivés. Les sept points de vente qu’elle gère ont finalement été touchés. Assia assure avoir appelé les forces de l’ordre à plusieurs reprises pendant les violences. À BFMTV, elle raconte qu’on lui aurait finalement demandé de cesser d’appeler afin de ne pas encombrer les lignes alors qu’elle tentait encore d’empêcher des personnes d’entrer dans sa boutique. Son sentiment d’abandon est aujourd’hui extrêmement fort. Au Parisien, elle prévient : « Maintenant, on va se défendre. » Sur RTL, elle est allée jusqu’à évoquer la constitution de groupes de commerçants capables de protéger eux-mêmes les boutiques si de nouvelles violences éclataient. Une réaction née de la colère et du traumatisme, mais qui pose également la question du risque d’escalade en cas de nouvelles violences.
Des pillages qui ont parfois duré plusieurs heures
Le sentiment d’avoir été abandonné par les forces de l’ordre n’est pas isolé. Boulevard Beaumarchais, le responsable d’un magasin d’accessoires pour deux-roues a raconté au Monde que les pillages de son établissement avaient commencé vers 18 h 30 le samedi et s’étaient poursuivis durant trois à quatre heures. Selon lui, habitants et commerçants ont appelé la police à plusieurs reprises, sans parvenir à obtenir une intervention suffisamment rapide. Il affirme même avoir vu passer des véhicules policiers sans que les agents puissent stopper les pillages en cours. Le gouvernement a depuis reconnu un « manque d’anticipation » dans le dispositif policier déployé le 17 octobre. Ces heures pendant lesquelles certains professionnels ont vu leurs boutiques être progressivement vidées expliquent en partie la volonté de ne plus rester passifs lors d’une prochaine mobilisation. D’autres ont choisi une solution différente : surveiller physiquement leurs commerces. Chez Sat Elite, magasin de jeux vidéo du boulevard Voltaire, salariés, gérant et certains clients ont commencé à organiser des rondes après les violences. Samuel, l’un des employés, explique que l’assurance met également des agents de sécurité à disposition, mais qu’un seul gardien doit parfois surveiller plusieurs commerces simultanément. Le boulevard Voltaire a été particulièrement touché. Le Dauphiné libéré décrit des magasins de lunettes, de mangas et de jeux vidéo entièrement vidés. Manga Story estime notamment son préjudice autour de 600 000 euros. Certains professionnels auraient depuis acheté des battes de baseball ou des aérosols lacrymogènes pour protéger leurs établissements en cas de nouveaux incidents.
« C’est à la police de nous protéger »
Mais tous refusent cette logique. Chaouki, qui dirige une agence immobilière boulevard Voltaire, fait partie des commerçants dont l’établissement a été pillé pendant plusieurs heures. Grâce aux caméras de vidéosurveillance, il a assisté à distance au saccage de son agence. Les pilleurs ont emporté les ordinateurs, fouillé les locaux puis introduit une poubelle en feu à l’intérieur. Les pompiers sont intervenus avant que l’incendie ne se généralise. Malgré ce qu’il a vécu, il refuse de s’armer. « On est dans un État de droit, c’est à la police de nous protéger », affirme-t-il au Dauphiné libéré. Son témoignage montre le dilemme qui traverse aujourd’hui les quartiers concernés : renforcer soi-même sa protection ou continuer à considérer que cette mission doit exclusivement revenir aux pouvoirs publics. Le terme « arme » recouvre toutefois des réalités juridiques très différentes. En France, certaines armes de catégorie D peuvent être achetées et détenues par une personne majeure sans autorisation spécifique. C’est notamment le cas des matraques, de certains dispositifs électriques de contact et des aérosols lacrymogènes ou incapacitants d’une capacité maximale de 100 ml. Mais cela ne signifie pas qu’il est possible de les porter librement partout. Leur port et leur transport hors du domicile sont interdits sans motif légitime, lequel est apprécié au cas par cas par les forces de l’ordre ou par un juge. Et le simple fait d’affirmer vouloir disposer d’une arme pour pouvoir répondre à une éventuelle altercation ne constitue pas automatiquement un motif légitime. D’autres dispositifs, notamment certains pistolets à impulsion électrique ou armes plus puissantes, relèvent de catégories beaucoup plus réglementées. Quant à leur utilisation, elle reste soumise aux règles de la légitime défense. S’équiper ne donne donc pas un droit général à utiliser ces objets contre des manifestants ou des personnes soupçonnées de vouloir commettre un pillage.
Le risque d’une escalade
C’est désormais l’une des principales inquiétudes à l’approche du samedi 24 octobre. Si des groupes cherchent de nouveau à piller des commerces et qu’ils se retrouvent face à des propriétaires équipés de matraques, d’aérosols ou d’autres dispositifs de défense, le risque de confrontation directe augmente. Yves Gollety, pourtant à la tête du syndicat professionnel des armuriers, dit lui-même rappeler à ses clients qu’ils doivent rester dans le cadre de la loi. Il affirme leur demander d’être des « citoyens irréprochables » malgré leur inquiétude. Ce rappel est d’autant plus important que certains discours entendus depuis le week-end évoquent désormais ouvertement des groupes d’autodéfense. À l’origine de cette inquiétude : de nouveaux appels à manifester circulent pour samedi 24 octobre, une semaine seulement après la mobilisation qui avait débouché sur les pillages. Les autorités devraient cette fois considérablement renforcer leur dispositif. Mais pour une partie des commerçants touchés les 17 et 18 octobre, le problème dépasse désormais la seule journée de samedi. La confiance a été atteinte. Certains ont passé plusieurs heures à regarder leurs commerces être saccagés, parfois après avoir appelé la police à plusieurs reprises. D’autres se sont physiquement interposés face aux pilleurs. Une semaine plus tard, les conséquences de cette expérience se voient jusque dans les armureries parisiennes, où les demandes de matériels de défense ont explosé. Entre ceux qui achètent des aérosols ou des matraques, ceux qui recrutent des vigiles et ceux qui refusent catégoriquement de s’armer, les réponses diffèrent. Mais leurs témoignages racontent tous la même inquiétude : ne pas revivre, le 24 octobre, les scènes des 17 et 18 octobre.


