À cinq jours des élections législatives israéliennes du 27 octobre, une question domine la campagne : Benjamin Netanyahu peut-il perdre le pouvoir ?

Premier ministre presque sans interruption depuis 2009, le chef du Likud affronte cette fois une opposition plus large, portée notamment par d’anciens chefs militaires et plusieurs figures de la droite, du centre et de la gauche israélienne. Mais contrairement à ce que pourrait laisser penser l’expression de « front anti-Netanyahu », ses adversaires ne défendent pas tous la même ligne politique. Sur Gaza, les colonies en Cisjordanie ou la création d’un État palestinien, leurs positions peuvent même être très éloignées.

Les derniers sondages illustrent cette fragmentation : le parti centriste Yashar, dirigé par Gadi Eisenkot, est crédité d’environ 23 à 24 sièges, devant ou au coude-à-coude avec le Likud. Mais aucun des deux grands blocs ne semble, à ce stade, en mesure d’atteindre seul les 61 sièges nécessaires pour gouverner la Knesset.

Gadi Eisenkot, le principal rival

C’est aujourd’hui le nom qui revient le plus souvent lorsqu’il est question d’un possible successeur à Benjamin Netanyahu. Gadi Eisenkot, 66 ans, a dirigé l’armée israélienne entre 2015 et 2019. Après le 7 octobre 2023, il rejoint le cabinet de guerre formé par Netanyahu avant de quitter le gouvernement en 2024, avec Benny Gantz. Depuis, il a créé son propre parti, Yashar, et s’est imposé comme la principale figure de l’opposition. Son profil d’ancien chef d’état-major joue un rôle important dans une campagne largement dominée par les questions de sécurité. Il possède également une histoire personnelle directement liée à la guerre : son fils Gal, réserviste dans l’armée israélienne, a été tué à Gaza en décembre 2023.

Dans les sondages les plus récents, Yashar arrive régulièrement en tête ou à égalité avec le Likud. Une enquête de Channel 12 publiée le 19 octobre crédite Eisenkot de 24 sièges contre 21 à Netanyahu. Dans cette même enquête, 45 % des personnes interrogées préféraient Eisenkot comme Premier ministre contre 33 % pour Netanyahu. Ces chiffres restent néanmoins des mesures d’opinion et non une prévision du résultat final.

Quelle ligne sur les Palestiniens ?

Sur ce point, la différence avec Netanyahu est moins importante qu’on pourrait le penser. Gadi Eisenkot s’oppose lui aussi à la création d’un État palestinien indépendant et estime qu’Israël doit conserver le contrôle sécuritaire du territoire situé entre le Jourdain et la Méditerranée. Sur Gaza, il estime également que l’armée israélienne ne doit pas se retirer tant que le Hamas n’est pas désarmé. Il promet de mettre fin au contrôle politique du Hamas sur l’enclave dans les dix-huit mois suivant son arrivée au pouvoir, par un accord soutenu par les États-Unis ou, à défaut, par la force militaire.

La principale différence se trouve en Cisjordanie. Eisenkot accepte le principe des implantations israéliennes autorisées par le droit israélien, mais promet de démanteler les avant-postes illégaux et de combattre davantage les violences commises par des colons contre les Palestiniens. Il s’oppose aussi au projet de colonisation E1 soutenu par le gouvernement Netanyahu, dont la réalisation couperait en grande partie la Cisjordanie de Jérusalem-Est et compliquerait encore la continuité territoriale d’un éventuel futur État palestinien.

Naftali Bennett, l’ancien Premier ministre devenu adversaire

Autre figure majeure de l’opposition : Naftali Bennett. Ancien entrepreneur dans la tech et ancien dirigeant du mouvement des colons, Bennett appartient historiquement à la droite nationaliste israélienne. Il connaît parfaitement le pouvoir : il a été ministre sous Netanyahu avant de rompre avec lui, puis Premier ministre entre 2021 et 2022 à la tête d’une coalition extrêmement hétérogène allant de la droite nationaliste à la gauche, avec le soutien du parti arabe Ra’am. Aujourd’hui, il dirige B’Yachad, une formation qu’il conduit avec l’ancien Premier ministre centriste Yair Lapid. Les derniers sondages créditent le parti d’environ 14 sièges.

Bennett reste idéologiquement à droite. Il a longtemps défendu l’annexion d’une partie de la Cisjordanie et rejeté la création d’un État palestinien souverain.Son opposition à Netanyahu porte donc moins sur le conflit israélo-palestinien que sur la gouvernance, le fonctionnement des institutions et les responsabilités liées aux défaillances du 7-Octobre. Sa présence dans le bloc anti-Netanyahu explique d’ailleurs pourquoi une éventuelle alternance ne signifierait pas nécessairement un virage à gauche de la politique israélienne.

Yair Golan, la voix la plus à gauche parmi les grands partis

À l’autre extrémité du bloc anti-Netanyahu se trouve Yair Golan. Ancien général lui aussi, il dirige Les Démocrates, formation issue notamment de la fusion du Parti travailliste et du Meretz. Son parti est actuellement crédité d’environ 9 sièges dans plusieurs enquêtes. Et surtout, il représente une exception dans le paysage politique israélien actuel. Selon Reuters, Les Démocrates sont désormais le seul grand parti dirigé majoritairement par des Juifs à continuer de soutenir explicitement une solution à deux États, avec un État palestinien aux côtés d’Israël. Une position qui montre à quel point la politique israélienne s’est déplacée vers la droite depuis le 7-Octobre. Autrefois centrale dans le débat politique, la solution à deux États est aujourd’hui rejetée par Netanyahu, Eisenkot, Bennett et la majorité des autres principaux dirigeants juifs israéliens.

Avigdor Liberman est lui aussi un ancien allié de Benjamin Netanyahu devenu l’un de ses adversaires les plus constants. Ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères, il dirige Yisrael Beytenu, parti nationaliste et laïc historiquement très soutenu par les Israéliens originaires de l’ex-URSS. Sa formation obtient actuellement autour de 8 sièges dans les sondages. Liberman est politiquement à droite et adopte une ligne particulièrement dure sur les questions sécuritaires. Son conflit avec Netanyahu porte notamment sur le poids des partis ultra-orthodoxes dans les gouvernements successifs et sur l’exemption du service militaire dont bénéficient de nombreux étudiants des écoles religieuses. Il pourrait jouer un rôle crucial dans la constitution d’une coalition anti-Netanyahu, mais sa présence renforce elle aussi le caractère très disparate de ce camp.

Le vote arabe pourrait devenir décisif

Un autre acteur pourrait pourtant jouer un rôle majeur sans présenter de candidat au poste de Premier ministre : l’électorat arabe israélien. Les citoyens arabes représentent environ 21 % de la population israélienne. Deux formations principales les représentent : la Liste arabe unie de Mansour Abbas et la Liste commune. Ensemble, elles pourraient obtenir une douzaine de sièges ou davantage. Or les calculs de coalition sont particulièrement serrés. Selon Reuters, les partis du bloc dirigé par Eisenkot pourraient arriver en tête sans atteindre les 61 sièges nécessaires pour gouverner. Dans ce scénario, le soutien direct ou indirect des partis arabes pourrait devenir indispensable. Problème : Eisenkot assure pour l’instant qu’il ne formera pas de coalition avec eux. Mansour Abbas espère malgré tout qu’une coopération pourra être négociée après le scrutin. Il avait déjà participé en 2021 à la coalition dirigée par Naftali Bennett, devenant le premier dirigeant d’un parti arabe islamiste à soutenir directement un gouvernement israélien. Cette contradiction pourrait devenir l’une des clés de l’après-élection.

Netanyahu reste au centre du jeu

Face à eux, Benjamin Netanyahu reste évidemment le principal protagoniste. Son Likud est aujourd’hui crédité d’environ 19 à 21 sièges, contre 32 lors des élections de 2022. Mais le système électoral israélien ne désigne pas directement le Premier ministre. Les électeurs choisissent les 120 députés de la Knesset à la proportionnelle. Après le scrutin, le président israélien consulte les différentes formations et charge le dirigeant jugé le plus susceptible de réunir une majorité de former un gouvernement. Netanyahu peut donc arriver derrière Eisenkot en nombre de sièges et malgré tout tenter de rester au pouvoir s’il dispose de davantage de partenaires pour constituer une majorité. Il compte notamment sur les partis ultra-orthodoxes Shas et Judaïsme unifié de la Torah, ainsi que sur l’extrême droite d’Itamar Ben-Gvir et de Bezalel Smotrich. Itamar Ben-Gvir pourrait d’ailleurs ressortir renforcé du scrutin : son parti Otzma Yehudit est crédité d’au moins huit sièges et séduit notamment une partie des jeunes électeurs israéliens.

C’est sans doute le point le plus important à garder en tête. Une défaite de Benjamin Netanyahu constituerait un bouleversement politique majeur après des années de domination du Likud. Mais elle n’entraînera pas nécessairement une rupture immédiate avec les principales orientations israéliennes concernant les Palestiniens. Netanyahu comme Eisenkot s’opposent aujourd’hui à un État palestinien et exigent le désarmement du Hamas avant un retrait israélien de Gaza. Les différences seraient davantage visibles sur la Cisjordanie, l’expansion des colonies, la violence des colons et surtout la composition du gouvernement. Une coalition Eisenkot pourrait exclure les partis d’extrême droite de Ben-Gvir et Smotrich et intégrer Les Démocrates de Yair Golan, favorables à une solution à deux États.

Le scrutin du 27 octobre ne se résume donc pas à un affrontement classique entre droite et gauche. Il oppose surtout Benjamin Netanyahu à une coalition potentielle allant de la gauche sociale-démocrate à la droite nationaliste, unie par une ambition commune : mettre fin à son règne politique. Reste à savoir si cette opposition extrêmement hétérogène sera capable de faire ce que les sondages seuls ne permettent pas de garantir : réunir les 61 députés nécessaires pour gouverner.

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