Alors que les propriétaires du bar-discothèque le Constellation étaient auditionnés par la justice suisse, la diffusion de nouveaux enregistrements audio et vidéo met en lumière des pratiques de « bricolage » sur le plafond de l’établissement, quelques jours avant l’incendie mortel du Nouvel An à Crans-Montana.
L’étau se resserre autour de Jacques Moretti. Ce lundi, le patron du bar-discothèque le Constellation et son épouse Jessica ont été longuement entendus par la justice suisse dans le cadre de l’enquête sur l’incendie survenu dans la nuit du 31 décembre à Crans-Montana, qui a fait plusieurs blessés graves. Lors de cette audition, le couple a nié toute responsabilité, mettant en cause tour à tour les employés, les autorités locales et même une enseigne de bricolage.
Mais dans la soirée, de nouvelles révélations diffusées par la RTS et France Télévisions sont venues fragiliser un peu plus la ligne de défense du gérant. En cause : plusieurs fichiers audio et vidéo, filmés et enregistrés une quinzaine de jours avant le drame, qui documentent l’état dégradé du plafond de l’établissement et les réparations de fortune mises en place.
Des plaques de mousse maintenues par des queues de billard
Les images, datées du 14 décembre 2025, montrent des plaques de mousse phonique se décollant du plafond du Constellation. Pour tenter de les maintenir, des employés utilisent des moyens rudimentaires : des queues de billard posées sur des tabourets, parfois complétées par des serviettes en papier. Huit plaques viennent alors d’être remplacées, mais leur fixation semble incertaine. Dans une vidéo transmise à son patron, Gaëtan, alors responsable du bar, exprime ses doutes. « J’ai l’impression que ça n’a pas trop pris », explique-t-il, soulignant que l’on distingue toujours le plafond à certains endroits.
Il suggère de remettre de la mousse supplémentaire. La réponse de Jacques Moretti, captée dans un message audio, interroge les enquêteurs : il lui demande de retirer l’une des queues de billard pour vérifier si la mousse tient, tout en reconnaissant avoir utilisé « une mousse que je ne connais pas ». Ces échanges, désormais versés au dossier, sont considérés par l’avocat du serveur comme la preuve d’une négligence grave en matière de sécurité. « Ce problème était cardinal, crucial et potentiellement mortel. Aux yeux des exploitants, il est traité comme un détail accessoire. C’est humainement inacceptable », dénonce Me Jean-Claude Guidicelli.
Un employé inquiet, resté par peur de ne pas être payé
Le témoignage du père de Gaëtan, recueilli par la RTS, ajoute une dimension humaine au dossier. Arrivé en décembre pour travailler au Constellation, le jeune homme aurait rapidement envisagé de quitter son poste, inquiet des conditions de travail et de sécurité. Mais il aurait finalement accepté de rester jusqu’aux fêtes de fin d’année, craignant de ne pas être payé pour le mois de décembre s’il partait plus tôt. Âgé de 28 ans, Gaëtan figure parmi les blessés de l’incendie. Gravement brûlé, il a d’abord été pris en charge au CHUV, avant d’être transféré dans un hôpital parisien. Il a depuis quitté l’établissement et poursuit son suivi médical près du domicile familial, dans le Gard.
D’autres images, révélées par les médias, renforcent encore les soupçons. On y voit notamment l’une des sorties de secours du sous-sol partiellement obstruée par une chaise, quelques minutes avant le déclenchement de l’incendie. Un élément central pour les enquêteurs, plusieurs témoins ayant affirmé que cette issue était inutilisable au moment du drame.
Une défense qui peine à convaincre
Interrogé par les enquêteurs, Jacques Moretti assure que la mousse installée au plafond ne présentait aucun danger. Il affirme même l’avoir testée lui-même à l’aide d’un chalumeau. « Ça a brûlé, j’ai dû éteindre le feu, mais ce qui m’a dérangé, c’est surtout la fumée », a-t-il expliqué, ajoutant que les services de sécurité incendie de la ville n’avaient rien signalé d’anormal lors de leurs contrôles. Concernant la chaise bloquant l’issue de secours, le gérant avance l’hypothèse d’un geste de client, survenu pendant la soirée ou la veille. Une explication que les parties civiles jugent peu crédible, au regard des images de vidéosurveillance et des témoignages concordants.
Depuis sa sortie de détention provisoire, Jacques Moretti reste soumis à des mesures strictes. Il est assigné à résidence dans son chalet et doit se présenter quotidiennement au commissariat. L’enquête, elle, se poursuit, alimentée par ces nouveaux éléments audiovisuels qui pourraient peser lourdement dans l’appréciation des responsabilités. À Crans-Montana, ce drame dépasse désormais le simple cadre d’un accident nocturne. Il pose frontalement la question du respect des normes de sécurité dans les établissements recevant du public — et de la frontière entre négligence et mise en danger délibérée d’autrui, que la justice suisse devra trancher.

