Un Tunisien de 27 ans a été mis en examen pour un projet d’attaque djihadiste contre le Louvre et la communauté juive du XVIe arrondissement. Il avait interrogé ChatGPT sur la fabrication d’explosifUn contrôle routier qui fait tout basculer
L’affaire débute loin des services antiterroristes. Le 28 avril, l’homme est contrôlé dans le centre de Paris au volant d’un véhicule avec un faux permis de conduire. Domicilié à La Garenne-Colombes dans les Hauts-de-Seine, il serait arrivé en France en 2022 depuis Lampedusa, l’île italienne qui sert de porte d’entrée migratoire vers l’Europe. En situation irrégulière, il fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Il est placé en garde à vue puis transféré dans un centre de rétention administrative.
C’est l’exploitation de son téléphone portable qui fait basculer une affaire de droit commun dans le champ du terrorisme. Les enquêteurs découvrent de nombreuses vidéos de propagande djihadiste, des centaines de photos d’armes à feu et de couteaux, et une photo de profil sur ses réseaux sociaux montrant un combattant de l’État islamique en train d’exécuter des prisonniers, tirée d’une vidéo officielle de l’organisation. Ils retrouvent aussi une vidéo filmant la façade du musée du Louvre.
Explosifs, ricine, et le rêve de rejoindre Daech au Mozambique
Le contenu des messageries chiffrées aggrave encore le tableau. Selon les informations du Monde, confirmées par le PNAT, le suspect échangeait avec plusieurs contacts à l’étranger, possiblement liés à des groupes djihadistes. Il y évoquait sa connaissance d’accès menant au Louvre et la possibilité d’y déposer des explosifs. Il mentionnait également la fabrication de ricine, un poison biologique extrêmement toxique extrait de la graine de ricin, capable de tuer à des doses infimes. Au-delà du projet parisien, l’homme exprimait son souhait de rejoindre l’État islamique, soit en Syrie, soit au Mozambique – où la branche locale de l’EI mène une insurrection dans la province de Cabo Delgado depuis 2017.
Cette double aspiration – frapper en France ou partir combattre à l’étranger – correspond à un profil récurrent dans les dossiers antiterroristes : celui de l’individu radicalisé en quête de passage à l’acte, prêt à saisir l’option qui se présentera en premier. La communauté juive du XVIe arrondissement de Paris était également visée, bien qu’aucun lieu précis n’ait été identifié au moment de l’interpellation. Dans un contexte de hausse significative des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, cette dimension du dossier a immédiatement retenu l’attention des services.
ChatGPT interrogé sur la fabrication d'une bombe
C’est l’élément le plus inédit de l’enquête. Les policiers ont retrouvé dans le téléphone du suspect plusieurs requêtes adressées à ChatGPT, le chatbot d’intelligence artificielle développé par OpenAI. Parmi elles : « comment fabriquer une bombe », ainsi que des questions portant sur les dégâts provoqués par du TNT et les méthodes de confection d’explosifs artisanaux. Le Monde précise qu’une conversation avec l’outil d’IA montre que certaines demandes ont été refusées par le système – les modèles d’intelligence artificielle générative sont programmés pour bloquer les requêtes liées à la fabrication d’armes ou d’explosifs. Mais la seule tentative d’utiliser une IA à des fins de planification terroriste constitue un fait judiciaire sans précédent en France.
Elle pose une question que les magistrats antiterroristes n’avaient encore jamais eu à trancher dans un dossier : dans quelle mesure l’interrogation d’une IA sur des procédés de destruction entre-t-elle dans la caractérisation d’un projet d’attentat ? La question dépasse ce seul dossier. Si ChatGPT a effectivement bloqué les requêtes les plus explicites, d’autres modèles d’IA, moins bridés ou hébergés sur des plateformes moins régulées, pourraient ne pas opposer les mêmes barrières. Ce précédent pourrait ouvrir un débat plus large sur la responsabilité des éditeurs d’IA face à l’utilisation terroriste de leurs outils.
Libéré du CRA, rattrapé par la DGSI
La séquence qui sépare le contrôle routier de la mise en examen révèle les tensions entre justice administrative et antiterrorisme. Après neuf jours en centre de rétention, la justice ordonne la remise en liberté du suspect : il avait fait appel de son OQTF, et le juge a considéré que les conditions de sa rétention n’étaient plus réunies. Mais la DGSI veillait. Le 6 mai, le PNAT avait ouvert une enquête préliminaire pour « association de malfaiteurs terroriste en vue de crimes contre les personnes », confiée conjointement à la Direction générale de la sécurité intérieure et à la section antiterroriste de la brigade criminelle (SAT-BC).
Dès la sortie du CRA, le 7 mai, l’homme est interpellé par les agents du renseignement intérieur. Placé en garde à vue, il conteste tout projet terroriste. Sa ligne de défense : une simple « curiosité » et le souhait de comprendre « la façon de réfléchir » des sympathisants de Daech. L’explication n’a pas convaincu le PNAT. Ce lundi 11 mai, le suspect a été mis en examen et placé en détention provisoire, conformément aux réquisitions du parquet. L’enquête va se poursuivre pour établir le degré d’avancement réel du projet, la nature des contacts à l’étranger et l’éventuelle existence d’un réseau.
Le Louvre, cible symbolique et récurrente
Le musée du Louvre n’en est pas à sa première alerte terroriste. En février 2017, un homme armé de deux machettes avait attaqué une patrouille de militaires de l’opération Sentinelle dans le Carrousel du Louvre. Neutralisé par balle, il avait été grièvement blessé. L’incident avait entraîné un renforcement significatif du dispositif de sécurité autour du musée, qui accueille environ neuf millions de visiteurs par an. La charge symbolique du Louvre – plus grand musée du monde, vitrine culturelle de la France, situé à quelques centaines de mètres du palais de l’Élysée – en fait une cible de premier plan pour le terrorisme djihadiste. La présence dans le téléphone du suspect d’une vidéo montrant la façade du musée, associée à ses échanges sur des accès qu’il prétendait connaître, a été considérée par les enquêteurs comme un élément de repérage préalable à un passage à l’acte.
Sans un faux permis de conduire et un contrôle de police routinier, rien de tout cela n’aurait peut-être été découvert. C’est ce genre de hasard opérationnel que les services de renseignement redoutent autant qu’ils le chérissent : la preuve que la menace peut dormir dans un téléphone, à un contrôle routier de distance.

