Onze semaines d’audience, treize accusés, quatorze ans d’enquête — et une dernière prise de parole qui ressemble à un plaidoyer existentiel. Ce mercredi 27 mai, au dernier jour du procès en appel du financement libyen présumé de sa campagne de 2007, Nicolas Sarkozy s’est levé pour la dernière fois devant la cour d’appel de Paris. « Jamais je n’ai trahi la confiance des Français », a-t-il clamé, avant de comparer ces onze semaines à un « chemin de croix ». Ses avocats ont plaidé la relaxe. Le parquet avait requis sa condamnation pour association de malfaiteurs. La cour rendra sa décision le 30 novembre.
Les dernières minutes à la barre
L’ancien président a pris la parole après les plaidoiries de ses avocats, comme le permet la procédure française qui accorde à l’accusé le dernier mot. Visiblement ému, il s’est d’abord dit « choqué, blessé » par les réquisitions du parquet général, qui avait demandé quelques jours plus tôt sa condamnation pour association de malfaiteurs et l’avait désigné comme « l’instigateur » du système de corruption avec le régime de Kadhafi. Puis il s’est adressé directement au président de la cour, Olivier Géron : « Je vous le dis droit dans les yeux, je tiens à mon pays et je ne peux pas croire que dans la France de 2026, un homme soit condamné à sept ans de prison pour des faits qu’il n’a pas commis et contre lequel, après quatorze ans d’enquête, il n’y a aucune preuve. »
La référence aux sept ans vise la peine requise en première instance par le parquet national financier, le tribunal correctionnel l’avait finalement condamné à cinq ans ferme en septembre 2025. Il a conclu par une phrase qui a saisi la salle : « Je ne suis pas venu ici comme au bureau, je suis venu ici comme on va à un chemin de croix. J’ai essayé d’être digne et d’être vrai. » Puis, en dernier mot : « Je ne demande qu’une chose : être traité comme n’importe qui, être jugé pour ce que j’ai fait, pas ce que je suis. »
Les plaidoiries de la défense : Aucune preuve directe
Avant la prise de parole de leur client, les avocats de Nicolas Sarkozy avaient plaidé la relaxe totale pendant plusieurs heures. Leur ligne de défense, tenue depuis l’ouverture du procès en appel le 16 mars, repose sur un argument central : malgré quatorze années d’investigations, aucune preuve matérielle directe (virement bancaire traçable, reçu, témoignage de première main) ne démontre que de l’argent libyen a effectivement atterri dans la campagne de 2007. La défense a méthodiquement contesté les éléments de l’accusation. La note publiée par Mediapart, document attribué aux services de renseignement libyens et censé attester d’un engagement de financement de 50 millions d’euros, a été qualifiée de « faux grossier » par les avocats. Les carnets de Choukri Ghanem, ex-ministre libyen du Pétrole retrouvé mort dans le Danube en 2012, ont été présentés comme des documents dont l’authenticité et l’interprétation restent contestables. Et les déclarations de Ziad Takieddine, l’intermédiaire qui avait affirmé avoir transporté des mallettes de billets avant de se rétracter puis de revenir partiellement sur sa rétractation, ont été présentées comme celles d’un homme instable et intéressé, décédé en septembre 2025 sans avoir pu être confronté en appel.
Face à cette défense, le parquet général avait frappé fort lors de ses réquisitions, le 11 mai. L’avocat général Damien Brunet avait demandé à la cour de reconnaître Nicolas Sarkozy coupable d’association de malfaiteurs, le désignant comme « celui sans qui toutes ces rencontres, tous ces transferts de fonds n’auraient eu aucun intérêt ». Il avait conclu que cette association de malfaiteurs se plaçait « dans le plus haut niveau de gravité que la République puisse connaître ». La même qualification avait été retenue, et c’est la seule, par le tribunal correctionnel en première instance, qui avait condamné l’ancien président à cinq ans de prison ferme avec exécution provisoire. Sarkozy avait passé vingt jours en détention avant d’être libéré sous contrôle judiciaire par la cour d’appel en novembre 2025.
Six mois d'attente : verdict le 30 novembre
La cour d’appel a annoncé qu’elle rendrait sa décision le 30 novembre 2026, soit six mois après la fin des débats. Un délai classique pour un dossier de cette complexité, mais qui promet six mois de suspense politique et judiciaire pour l’ancien chef de l’État. Trois issues sont possibles. La cour peut confirmer la condamnation de première instance, avec une peine identique ou différente. Elle peut aggraver la peine, le parquet ayant requis une condamnation sans en préciser publiquement le quantum exact en appel. Ou elle peut relaxer Nicolas Sarkozy, ce qui anéantirait treize ans de procédure judiciaire.
Pour l’ancien président, l’attente sera celle d’un homme qui sait ce qu’il risque. Il l’a dit lui-même, dans ses derniers mots face à la cour : « C’est émouvant pour moi, car maintenant je vais attendre, pas comme un ancien président de la République, mais un homme qui ne va se demander qu’une chose en se réveillant, tous les soirs en se couchant : est-ce que je vais y retourner ? » La référence à la prison, implicite mais transparente, a ponctué la fin d’un procès qui aura duré onze semaines et dont l’issue, le 30 novembre, écrira un nouveau chapitre de l’histoire judiciaire de la Ve République.

