Sept millions de Français prennent des antidépresseurs chaque année. Beaucoup les prennent depuis des années, voire des décennies. Une analyse publiée le 6 juin dans l’Australian Journal of General Practice par une équipe de chercheurs australiens vient remettre en cause cette prescription au long cours : au-delà de douze mois de traitement, les bénéfices reposeraient sur des « bases scientifiques fragiles », tandis que les risques, troubles cognitifs, AVC, chutes, rétrécissement émotionnel, s’accumuleraient, en particulier chez les plus de 65 ans. L’étude ne dit pas d’arrêter son traitement. Elle dit qu’il faut en parler à son médecin.
Ce que dit précisément l'étude australienne
L’analyse publiée dans l’Australian Journal of General Practice n’est pas un essai clinique à proprement parler. C’est une revue systématique de la littérature scientifique existante, qui évalue les preuves cliniques justifiant la poursuite des traitements antidépresseurs au-delà de douze mois. Et les auteurs arrivent à une conclusion inconfortable : l’efficacité à long terme de ces traitements repose sur des données insuffisantes. Concrètement, la plupart des essais cliniques ayant démontré l’efficacité des antidépresseurs portent sur des durées de six à douze mois. Au-delà, les preuves se raréfient, et ce qui existe est de qualité méthodologique variable. Les auteurs estiment que la reconduction automatique des ordonnances au-delà d’un an relève davantage de l’habitude clinique que de la science, rapporte Medisite.
L’étude souligne que cette pratique est particulièrement répandue en France, où la proportion de la population sous traitement antidépresseur constant est « parmi les plus élevées au monde ». Sept millions de Français en prennent chaque année, selon les données de l’Assurance maladie relayées par Social Mag. Un chiffre qui place la France dans le peloton de tête des pays consommateurs d’antidépresseurs, loin devant le Royaume-Uni, dont le système de santé (NHS) recommande de ne pas dépasser un an de traitement sauf cas particulier.
Les risques après un an : ce que l'étude détaille chez les seniors
C’est le volet le plus préoccupant de l’analyse. Au-delà d’un an de prise, les auteurs identifient une série d’effets indésirables dont la fréquence et la gravité augmentent avec la durée du traitement, selon la synthèse de Medisite et d’Econostrum.
Les troubles cognitifs figurent en tête de liste : altération de la mémoire, difficultés de concentration, ralentissement du traitement de l’information. L’étude évoque également un « rétrécissement du spectre émotionnel » ; un phénomène décrit par les patients comme l’impression de ne plus ressentir ni joie ni tristesse, un aplatissement affectif que les médecins appellent « émoussement émotionnel ». Selon les données compilées par les chercheurs, les dysfonctions sexuelles toucheraient 50 à 80 % des utilisateurs chroniques.
Chez les plus de 65 ans, les risques s’alourdissent considérablement. L’étude cite un risque accru de chutes (première cause de mortalité accidentelle chez les personnes âgées), d’accidents vasculaires cérébraux, de cataractes et de maladies cardiaques, rapporte Medisite. Ces effets s’ajoutent à ceux d’une polymédication fréquente chez les seniors : quand un patient prend simultanément un antidépresseur, un somnifère, un antihypertenseur et un traitement contre l’incontinence, les interactions médicamenteuses peuvent démultiplier les effets cognitifs négatifs.
Le lien avec la démence : ce que disent les autres études
L’analyse australienne n’est pas isolée. D’autres travaux, cités par Le Tribunal du Net, ont établi un lien entre l’utilisation prolongée de médicaments à effet anticholinergique, une catégorie à laquelle appartiennent certains antidépresseurs, notamment les tricycliques et la paroxétine ; et un risque accru de démence pouvant atteindre 50 % chez les utilisateurs chroniques. Ce mécanisme passe par le blocage de l’acétylcholine, un neurotransmetteur essentiel à la mémoire et à l’apprentissage. Les médicaments anticholinergiques réduisent l’activité de ce messager chimique dans le cerveau, ce qui, sur des années d’exposition, pourrait accélérer le déclin cognitif.
L’effet n’est pas immédiat : c’est l’accumulation sur des mois et des années qui pose problème. Les signaux précoces – petits oublis, difficulté à trouver ses mots, troubles du sommeil – sont souvent mis sur le compte de l’âge, alors qu’un médicament pourrait en être la cause. Il est important de préciser que tous les antidépresseurs n’ont pas le même profil anticholinergique. Les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine), les plus prescrits en France, présentent un risque anticholinergique généralement plus faible que les tricycliques. Mais l’étude australienne englobe l’ensemble de la classe thérapeutique dans ses conclusions sur les effets à long terme.
La France, championne d'Europe de la prescription
Le fait que la France compte sept millions d’utilisateurs d’antidépresseurs n’est pas un hasard. Plusieurs facteurs structurels expliquent cette surconsommation. La durée moyenne de prescription y est plus longue que dans la plupart des pays européens. Le renouvellement d’ordonnance est souvent automatique, sans consultation dédiée à la réévaluation du traitement. Et la culture médicale française reste, historiquement, plus orientée vers la prescription médicamenteuse que vers les thérapies non médicamenteuses (psychothérapie, thérapie cognitivo-comportementale), dont le remboursement reste limité malgré le dispositif « Mon Psy ».
L’étude australienne cite en modèle le NHS britannique, qui recommande explicitement de limiter la durée des traitements antidépresseurs et d’accompagner les patients vers un sevrage progressif dès que l’état clinique le permet. Un modèle que la France est encore loin d’avoir adopté.

