Derrière cette appellation austère se cache peut-être l’une des avancées les plus significatives de la décennie contre la maladie d’Alzheimer. Développé par Ursula Quitterer, professeure de pharmacologie moléculaire à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH Zurich), ce composé chimique a réussi, chez la souris, à ralentir la destruction des cellules nerveuses caractéristique de la démence et à allonger l’espérance de vie des animaux traités. L’étude, publiée dans la revue Cell Reports Medicine, ouvre une voie fondamentalement différente des traitements existants. Mais le chemin vers l’humain reste long.
Ce que le Composé 10 cible
La plupart des traitements en développement contre Alzheimer s’attaquent aux plaques amyloïdes, ces amas de protéines qui s’accumulent entre les neurones et qui ont longtemps été considérés comme la cause principale de la maladie. C’est le cas du lecanemab (Eisai/Biogen), premier médicament à avoir montré un ralentissement modeste du déclin cognitif chez l’humain, mais dont la demande d’autorisation en Suisse a été retirée en février 2026 en raison de conditions réglementaires trop strictes.
L’équipe d’Ursula Quitterer a pris un chemin radicalement différent. Elle ne cible pas les plaques amyloïdes. Elle cible une protéine appelée GRK2, et plus précisément sa forme inactive. Cette protéine, connue depuis des décennies dans d’autres contextes (elle joue un rôle dans la signalisation des récepteurs cardiaques), n’avait jamais été identifiée comme un acteur central de la neurodégénérescence. C’est là que résident les vingt ans de travail de l’équipe zurichoise.
Le mécanisme découvert : des mitochondries étouffées
En analysant des cerveaux de patients décédés de démence, les chercheurs ont fait une observation cruciale : la forme inactive de la protéine GRK2 s’agglutine en amas à l’intérieur des cellules cérébrales. Ces agrégats ne sont pas inertes. Ils obstruent les pores des mitochondries, ces petites centrales énergétiques présentes dans chaque cellule.
« Les agrégats de GRK2 bloquent les pores des mitochondries, réduisant ainsi la quantité d’énergie qu’elles peuvent fournir et induisant un stress intracellulaire », explique Ursula Quitterer, citée par Futura Sciences. Privés d’énergie, les neurones meurent progressivement, entraînant le déclin cognitif caractéristique de la maladie : pertes de mémoire, troubles du langage, désorientation, puis perte d’autonomie.
Ce mécanisme est fondamentalement différent de la théorie amyloïde dominante. Il suggère que la mort neuronale dans Alzheimer ne serait pas (ou pas seulement) causée par l’accumulation de plaques entre les neurones, mais aussi par un étouffement énergétique à l’intérieur même des cellules. Si cette hypothèse se confirme, elle pourrait expliquer pourquoi les traitements anti-amyloïdes, malgré leur efficacité à éliminer les plaques, ne parviennent qu’à ralentir modestement la maladie : ils s’attaquent à un symptôme, pas nécessairement à la cause profonde.
Ralentissement de la mort cellulaire et survie allongée
Le Composé 10 a été conçu pour empêcher la formation de ces agrégats toxiques de GRK2. Administré à des souris génétiquement modifiées pour développer une forme de démence comparable à Alzheimer, il a produit deux effets mesurables, rapporte Futura Sciences.
Le premier est un ralentissement significatif de la mort des cellules nerveuses dans le cerveau des animaux traités. Le second est une augmentation de leur espérance de vie par rapport aux souris non traitées. Les chercheurs ont par ailleurs observé une amélioration des fonctions mitochondriales, confirmant que le mécanisme d’action du composé passe bien par la protection des centrales énergétiques des neurones.
Pourquoi il faut rester prudent
Ces résultats sont prometteurs, mais la distance entre une souris de laboratoire et un patient humain est immense, et l’histoire de la recherche sur Alzheimer est pavée d’espoirs déçus. Plus de 200 molécules candidates ont échoué en essais cliniques au cours des deux dernières décennies. Beaucoup avaient montré des résultats spectaculaires chez la souris avant de se révéler inefficaces, voire dangereuses, chez l’humain. Plusieurs raisons expliquent cet écart. Les modèles murins de la maladie d’Alzheimer sont des approximations : ils reproduisent certains aspects de la pathologie (plaques amyloïdes, mort neuronale) mais pas la totalité de la complexité humaine. Le cerveau humain est incomparablement plus vaste et plus interconnecté que celui d’une souris. Le Composé 10 n’a pas encore été testé sur l’humain. Il devra d’abord passer par des études de toxicologie, puis par des essais cliniques de phase I (sécurité), II (efficacité préliminaire) et III (efficacité à grande échelle), un processus qui prend habituellement entre huit et douze ans, quand tout se passe bien.
Si la prudence s’impose, plusieurs éléments distinguent le travail de l’ETH Zurich de la longue liste des faux espoirs dans Alzheimer. D’abord, le mécanisme ciblé est nouveau. En s’attaquant à l’étouffement mitochondrial plutôt qu’aux plaques amyloïdes, le Composé 10 ouvre une voie thérapeutique complémentaire, pas concurrente. Si les traitements anti-amyloïdes ne fonctionnent que partiellement, c’est peut-être parce qu’il faut agir simultanément sur plusieurs fronts. Un traitement combiné (anti-plaques et anti-agrégats de GRK2) pourrait théoriquement être plus efficace qu’un seul des deux. Ensuite, la solidité de la publication. Cell Reports Medicine est une revue à comité de lecture du groupe Cell Press, avec un facteur d’impact élevé. Les résultats ont été évalués par des pairs avant publication, ce qui ne garantit pas qu’ils seront reproductibles chez l’humain, mais exclut les erreurs méthodologiques grossières.
Enfin, la durée de la recherche elle-même, témoigne d’un travail de fond, pas d’une annonce opportuniste. Ursula Quitterer n’a pas découvert le GRK2 par hasard : elle a consacré deux décennies à comprendre son rôle dans la neurodégénérescence avant de développer une molécule capable de le neutraliser.

