Ce mercredi 17 juin à Strasbourg, le Parlement européen a adopté ce qu’Euronews qualifie de « loi migratoire la plus stricte de l’histoire de l’UE ». Depuis les rangs de l’extrême droite, des élus ont scandé « Send them back ! » — « Renvoyez-les ! ». Face à eux, la gauche a répondu par « Shame on you ! » — « Honte à vous ! ». En quelques secondes, l’hémicycle de Strasbourg est devenu le miroir d’une Europe fracturée sur la question migratoire. Voici ce que le texte contient, ce qu’il change et pourquoi il divise à ce point.
Ce que le texte prévoit concrètement
Le règlement adopté mercredi transforme en profondeur la politique européenne de retour des migrants déboutés du droit d’asile. Aujourd’hui, seules 20 % des décisions d’expulsion prononcées dans l’UE sont effectivement exécutées, selon les données de la Commission européenne citées par Euronews. Le texte vise à inverser ce ratio. La mesure la plus controversée est la création de « hubs de retour », des centres situés hors du territoire de l’UE où les migrants en attente d’expulsion pourraient être transférés, via des accords bilatéraux avec des pays tiers. Seuls les mineurs non accompagnés en sont exemptés. Les familles avec enfants, elles, pourraient y être envoyées, un point qui a provoqué la fureur des ONG et de la gauche.
Le texte introduit aussi un « ordre de retour européen » : une décision d’expulsion prise dans un État membre sera désormais reconnue dans tous les autres, empêchant un migrant débouté de se déplacer dans un second pays pour échapper à son renvoi. La durée de rétention administrative est étendue jusqu’à deux ans. Les interdictions d’entrée dans l’UE pourront atteindre dix ans. Les autorités obtiennent le pouvoir de perquisitionner le domicile ou les lieux fréquentés par un migrant en situation irrégulière. Et les migrants visés par une mesure de retour auront l’obligation légale de « coopérer activement » avec les autorités — fournir des documents, rester disponibles, faciliter leur propre expulsion. Le rapporteur du texte, le Néerlandais Malik Azmani, a salué l’adoption de « mesures de retour efficaces après près de deux décennies de blocage politique », rapporte Euronews.
L'hémicycle en éruption : deux Europe face à face
C’est l’ambiance qui restera dans les mémoires. Dès l’annonce du résultat, des eurodéputés du groupe Patriotes pour l’Europe ont scandé « Send them back ! ». Le Suédois Charlie Weimers a publié sur X : « Done deal. Les expulsions massives en Europe deviendront bientôt une réalité. » Le Hongrois András László a lancé : « Les citoyens européens en ont assez. L’UE et les gouvernements nationaux doivent maintenant passer aux actes en expulsant les migrants illégaux ! »
Depuis les bancs opposés, la riposte a été immédiate. « Shame on you ! » ont crié les élus de gauche. L’eurodéputée socialiste Chloé Ridel a accusé l’UE d’importer « la politique migratoire de Donald Trump en Europe », dénonçant « un jour sombre pour l’Europe et ses valeurs », rapporte le HuffPost. L’Insoumise Leïla Chaibi a dit ressentir « la nausée » face aux célébrations. Sa collègue Manon Aubry s’en est prise directement à Sarah Knafo, accusant la députée de Reconquête ! de célébrer « la déportation massive de familles et d’enfants ». Ana Catarina Mendes, vice-présidente du groupe socialiste, a prévenu dans un communiqué que « ce règlement risque de normaliser des pratiques juridiquement contestables qui auraient été impensables dans l’UE il y a quelques années seulement », rapporte Euronews.
La nouvelle majorité qui fait basculer l'Europe
Au-delà du texte, c’est le rapport de force politique qui marque un tournant. Le vote a été porté par une coalition inédite : le PPE (centre-droit), les Conservateurs et Réformistes (ECR), les Patriotes pour l’Europe (PfE, groupe de Bardella et Orbán), Europe des Nations Souveraines (ESN, groupe de l’AfD) et une partie de Renew Europe (libéraux). Sociaux-démocrates, Verts et gauche radicale ont voté contre, sans peser. C’est la confirmation d’une majorité de droite-extrême droite sur les questions migratoires qui se construit à Bruxelles, vote après vote, depuis les élections européennes de juin 2024. Le PPE refuse officiellement toute alliance formelle avec les groupes d’extrême droite, mais accepte de facto leurs voix pour faire passer les textes les plus durs.
Jordan Bardella avait estimé dès la veille du scrutin que le groupe des Patriotes avait été « l’aiguillon idéologique » de ces négociations, rapporte le HuffPost. L’eurodéputé LR François-Xavier Bellamy a salué « une étape historique pour l’Europe », tandis que le ministre français chargé de l’Europe Benjamin Haddad a parlé d’« avancée majeure ». Giorgia Meloni a qualifié le vote de « grand succès pour l’Italie », qui avait ouvert la voie avec son accord controversé avec l’Albanie pour y transférer des migrants, selon Sahara Reporters.
Les questions que le texte ne règle pas
Le règlement doit encore être formellement adopté par le Conseil de l’UE, probablement lors de sa réunion de fin juin, avant publication au Journal officiel. Certaines dispositions, dont les hubs de retour, s’appliqueront immédiatement. D’autres nécessiteront jusqu’à un an de mise en œuvre. Mais le vrai test sera l’exécution. L’UE a déjà adopté des réformes migratoires par le passé, le « Pacte asile et migration » de 2024 n’est toujours pas pleinement appliqué. La question des pays tiers prêts à accueillir des hubs reste entière : quels États accepteront, à quelles conditions, avec quelles garanties de respect des droits fondamentaux ? L’expérience italienne en Albanie, seul précédent comparable, a été largement contestée devant les tribunaux.
Pour les 418 eurodéputés qui ont voté oui, l’Europe a enfin les outils pour faire appliquer ses décisions d’expulsion. Pour les 218 qui ont voté non, l’Europe vient de franchir une ligne qu’elle ne pourra peut-être pas retraverser. Et dans l’hémicycle de Strasbourg, les deux camps se sont regardés en criant ce mercredi — l’un « send them back », l’autre « shame on you ». Deux slogans, une même Europe. Le fossé n’a jamais paru aussi large.

