Une mesure présentée comme un « pas important » par le gouvernement. Mais quand l’AFP a demandé à Uber Eats si les livreurs seraient indemnisés pour ces heures perdues, la réponse a été d’une franchise désarmante : les créneaux ont été « délibérément choisis pour trouver un point d’équilibre entre la sécurité des livreurs et l’impact sur les revenus ». Deliveroo n’a même pas souhaité répondre. La protection sans la compensation : c’est toute l’ambiguïté du statut d’indépendant qui éclate en pleine fournaise.
Ce que les plateformes ont annoncé
Les deux leaders de la livraison de repas en France ont confirmé à l’AFP qu’aucune commande ne serait attribuée aux livreurs à vélo dans les départements en vigilance rouge entre 14 h et 18 h, soit les quatre heures les plus chaudes de la journée, rapporte Boursorama/AFP. Aucun département n’est en rouge ce mercredi, 67 sont en orange, mais Météo-France prévoit des passages en rouge « très probablement d’ici la fin de la semaine ». Uber Eats a précisé que cette suspension « s’ajoute à un protocole de prévention » déjà existant, qui comprend un accès à l’eau potable facilité par certains restaurateurs partenaires.
Deliveroo a indiqué avoir pris des « mesures complémentaires » : réduction des périmètres de livraison « afin d’éviter les trop longues distances », sensibilisation des livreurs aux risques liés aux fortes chaleurs et mise en ligne d’une cartographie des points d’eau gratuits. Le ministre du Travail a salué ces annonces : « J’ai demandé dès jeudi dernier aux plateformes de prendre des mesures concrètes pour protéger la santé des livreurs en période de canicule. Un pas important a été franchi », a-t-il déclaré à l’AFP, ajoutant un appel « sans attendre » aux restaurants partenaires à « faire preuve de solidarité en permettant l’accès à ces travailleurs à l’eau et à des espaces de fraîcheur », selon Boursorama.
Le non-dit : pas de travail, pas de revenu, pas d'indemnisation
C’est l’angle que les communiqués officiels évitent soigneusement. Un livreur Uber Eats ou Deliveroo est un travailleur indépendant. Il n’a ni salaire fixe, ni assurance chômage, ni indemnités journalières en cas d’arrêt d’activité. Quand la plateforme suspend les livraisons entre 14 h et 18 h, elle ne suspend pas un salaire : elle supprime quatre heures de revenus possibles sans aucune contrepartie. La réponse d’Uber Eats à l’AFP, lorsqu’on lui a demandé si une indemnisation était prévue, est un modèle de communication corporate : « Les créneaux ont été délibérément choisis pour trouver un point d’équilibre entre l’enjeu prioritaire de la sécurité des livreurs tout en limitant l’impact sur les revenus. » Traduction : on coupe aux heures les moins rentables, pour que ça nous coûte le moins possible. Deliveroo, de son côté, « n’a pas souhaité s’exprimer » sur le sujet de l’indemnisation, rapporte l’AFP.
Le paradoxe est saisissant. Ces mêmes plateformes sont visées depuis avril par une plainte inédite pour « traite d’êtres humains » déposée par quatre associations de livreurs, qui dénoncent un système structurellement fondé sur l’exploitation d’une main-d’œuvre vulnérable, travaillant jusqu’à 60 heures par semaine pour des revenus « largement inférieurs au Smic ». La suspension canicule est présentée comme un geste de protection. Pour les associations plaignantes, elle illustre surtout ce qu’elles dénoncent depuis des années : quand la plateforme décide, le livreur subit, qu’il s’agisse de pédaler sous 40 °C ou de perdre quatre heures de revenus sans compensation.
La troisième canicule frappe les plus exposés
Cette suspension intervient alors que la France entre dans sa troisième vague de chaleur en moins de deux mois. Météo-France a placé 67 départements en vigilance orange ce mercredi et prévoit un « épisode caniculaire sévère et durable » pouvant se prolonger « très probablement jusqu’en fin de semaine voire au-delà », avec une extension aux régions Grand-Est et Franche-Comté, selon Boursorama. Pour les livreurs à vélo, la canicule est un risque professionnel majeur. Effort physique intense, exposition prolongée au soleil et au bitume brûlant (dont la température de surface peut dépasser 60 °C par temps caniculaire), hydratation insuffisante entre deux courses, absence d’espace de repos climatisé entre les livraisons : les facteurs de risque se cumulent. La « Maison des livreurs » de Bordeaux, un lieu de repos ouvert par des associations, photographiée par l’AFP ce lundi, accueillait des coursiers épuisés venus boire un verre d’eau et s’asseoir quelques minutes à l’ombre.
La suspension de 14h à 1 h protège les livreurs aux heures les plus dangereuses. Mais elle ne couvre ni le créneau 11 h-14 h (pic des commandes du déjeuner, souvent sous un soleil déjà écrasant), ni le créneau 18 h-22 h (quand le bitume restitue la chaleur accumulée et que les températures restent au-dessus de 30 °C). Et elle ne s’applique qu’aux départements en rouge, les 67 départements en orange, où il fait déjà 35 à 38 °C, ne sont pas concernés. Pour les livreurs qui pédalent dans cette zone grise, la canicule ne connaît pas de vigilance intermédiaire.

