Il l’attendait valises bouclées, persuadé qu’un jet privé viendrait le chercher pour rejoindre la star. Personne n’est venu. En Belgique, un père de famille a versé au moins 10 000 euros à des escrocs se faisant passer pour Céline Dion — en cartes cadeaux de supermarché. Trois ans après le retentissant « faux Brad Pitt », le scénario se répète, dopé par l’intelligence artificielle. Voici comment fonctionne ce piège, les signaux qui ne trompent pas, et comment réagir quand un proche est pris dedans.
C’est une histoire qui pourrait prêter à sourire si elle n’était pas, en réalité, profondément cruelle. Pendant que Céline Dion remontait sur scène à Paris ce week-end après six ans d’absence, un homme, à des centaines de kilomètres de là, continuait de croire qu’il entretenait une relation amoureuse avec elle. Son argent est parti, sa famille est inquiète, et lui refuse toujours d’y croire. Derrière l’anecdote, un phénomène massif et en pleine explosion : les arnaques sentimentales par usurpation d’identité. Décryptage — et surtout, mode d’emploi pour ne pas tomber dedans.
Ce qui s'est passé : trois ans, 10 000 euros et des cartes cadeaux
Reprenons les faits, tels que rapportés par la télévision flamande VRT et repris par la presse belge et française. L’affaire se déroule près d’Anvers, en Belgique. Un père de famille, aujourd’hui persuadé d’être en couple avec la chanteuse québécoise, a versé au moins 10 000 euros à des escrocs sur une période de trois ans.
Tout commence par des échanges sur les réseaux sociaux avec une personne se présentant comme Céline Dion. Le scénario se met alors en place, savamment construit. La prétendue star explique traverser des difficultés financières : son équipe de management contrôlerait l’intégralité de son argent et la laisserait régulièrement sans ressources. Un prétexte qui a l’avantage d’être à la fois émouvant et suffisamment plausible pour qui ignore comment fonctionne l’industrie musicale.
Convaincu de lui venir en aide, l’homme se met à acheter régulièrement des cartes cadeaux de 200 à 300 euros dans une grande surface, puis à en transmettre les codes par messagerie. C’est précisément ce mode de paiement qui rend l’escroquerie si efficace : les codes sont difficiles à tracer et permettent de contourner la vigilance des banques. Aucun virement suspect, aucune alerte automatique. L’argent s’évapore, code après code.
Le réveillon avec les valises : le moment qui serre le cœur
Il y a dans ce dossier un détail qui, à lui seul, dit toute la cruauté de ce type d’arnaque. Le soir du Nouvel An 2025, l’homme est resté assis toute la journée devant la porte d’entrée de son domicile, ses valises prêtes, a raconté sa fille Karla à la VRT.
Le scénario promis était le suivant : un taxi devait le conduire à l’aéroport, d’où un jet privé appartenant prétendument à la chanteuse l’emmènerait aux États-Unis pour la rejoindre. Il avait lui-même payé une somme importante pour cette prétendue expédition. Personne, bien sûr, n’est jamais venu le chercher.
On mesure ici que le préjudice n’est pas seulement financier. Il est aussi affectif, intime, humiliant. Et c’est peut-être ce qui explique l’incompréhension des proches face à un phénomène qu’on juge trop vite : la victime n’est pas « naïve », elle est captive d’une relation à laquelle elle croit, construite patiemment sur des mois, voire des années.
Le plus inquiétant : ce n'est plus qu'une affaire d'argent
Car l’histoire ne s’arrête pas au préjudice économique. La famille exprime aujourd’hui une crainte bien plus grande : celle pour sa propre sécurité.
Karla explique avoir intercepté des messages montrant que son père partage avec les escrocs des informations sensibles sur toute la famille : photos, adresses, anecdotes concernant ses petits-enfants. « À cause de cela, nous ne nous sentons pas en sécurité », confie-t-elle. Une inquiétude légitime : ces données peuvent servir à d’autres escroqueries ciblées, à des tentatives de chantage, voire à des intrusions dans la vie privée des proches.
Et malgré toutes les mises en garde répétées de son entourage, l’homme continue de croire à cette relation et poursuit ses échanges avec les escrocs. « La famille a tout essayé pour l’arrêter, mais rien n’y fait », résume sa fille. C’est l’un des aspects les plus douloureux de ces dossiers : plus l’entourage s’alarme, plus la victime se referme, convaincue qu’on cherche à lui retirer quelque chose de précieux.
Un phénomène « de plus en plus récurrent »
Ce cas n’a rien d’isolé. Catherine Van de Heyning, procureure du Roi à la section cybercriminalité d’Anvers, souligne la fréquence croissante de ces escroqueries, et pointe des coûts souvent « irrécupérables » pour les familles des victimes. Traduction : une fois l’argent parti en cartes cadeaux vers des comptes anonymes, les chances de récupération sont extrêmement faibles.
La liste des célébrités usurpées s’allonge d’ailleurs d’année en année. Le cas le plus médiatisé reste celui du faux Brad Pitt, dont l’image a été utilisée pour tromper une Française prénommée Anne, une affaire qui a fait le tour du monde. Mais on se souvient aussi, en Belgique, d’une femme persuadée de vivre une relation à distance avec le chanteur Pierre Garnier, ou encore d’usurpations de l’identité de Michel Drucker et d’autres personnalités.
Le phénomène dépasse largement le cadre européen. Signe de son ampleur industrielle : l’Afrique du Sud a récemment extradé vers les États-Unis six ressortissants nigérians soupçonnés d’avoir escroqué plus de six millions de dollars dans le cadre d’arnaques à la romance. On parle ici de réseaux organisés, pas d’escrocs isolés.
L'intelligence artificielle change la donne
Pourquoi ces arnaques deviennent-elles si redoutables ? Parce que la technologie a franchi un cap. Les escroqueries facilitées par l’IA auraient augmenté de 30 % en 2026, selon les constats rapportés.
Concrètement, les outils d’aujourd’hui permettent de générer des photos personnalisées d’une célébrité, de cloner une voix pour laisser des messages vocaux crédibles, voire de produire de courtes vidéos truquées. Là où, il y a encore quelques années, une simple recherche d’image inversée suffisait à démasquer l’imposture, on trouve désormais des contenus inédits, introuvables ailleurs sur internet — ce qui balaye le principal réflexe de vérification du grand public.
Ajoutez à cela la mécanique du lovescamming classique — une montée en puissance progressive, des marques d’affection quotidiennes, une intimité construite patiemment — et vous obtenez un piège dont il devient extrêmement difficile de sortir par la seule raison. Ce n’est pas un défaut d’intelligence : c’est une manipulation affective méthodique, exercée par des professionnels.
Les signaux d'alerte : à connaître absolument
Passons au concret, car c’est là que cet article peut être vraiment utile. Voici les signaux qui doivent déclencher une alerte immédiate.
Le signal absolu : la demande de cartes cadeaux. C’est LE marqueur d’arnaque, sans exception ni nuance. Aucune institution, aucune entreprise, et surtout aucune personne réelle qui vous aime ne vous demandera jamais de régler quoi que ce soit en envoyant des codes de cartes cadeaux par message. Ce mode de paiement n’existe que pour une raison : il est intraçable. Si cette demande apparaît, l’affaire est entendue.
Une célébrité qui vous contacte en privé. Les stars ne démarchent pas d’inconnus en message privé pour nouer une relation intime. Leurs comptes sont gérés par des équipes, et elles n’ont besoin ni de votre argent, ni de votre aide financière.
Le scénario du « je suis bloqué(e), aide-moi ». Management qui confisque l’argent, comptes gelés, frais de douane, billet d’avion à avancer, hospitalisation à l’étranger : les prétextes varient mais la structure est toujours la même — une urgence financière temporaire, justifiant un transfert immédiat.
Le refus systématique du face-à-face en direct. Toujours une bonne raison de ne pas faire d’appel vidéo spontané, ou des vidéos très courtes et de mauvaise qualité. Un appel vidéo imprévu, demandé sur le vif, reste l’un des tests les plus efficaces.
La promesse d’une rencontre qui n’arrive jamais. Le rendez-vous est fixé, puis annulé au dernier moment pour un contretemps — lequel exige souvent… un nouveau paiement.
L’isolement progressif. Les escrocs poussent leur victime à ne pas en parler autour d’elle, en invoquant la discrétion nécessaire à la « relation ». Ce secret imposé est un signal majeur.
Comment aider un proche qui refuse d'entendre
C’est la question la plus douloureuse, et celle que se posent des milliers de familles. Car dans ce dossier comme dans beaucoup d’autres, la victime continue de croire malgré les preuves.
Premier principe, contre-intuitif : ne pas humilier, ne pas culpabiliser. Dire « comment as-tu pu être aussi bête ? » ne fait que renforcer la honte et pousser la personne à se cacher davantage — et donc à poursuivre les échanges en secret. Ces arnaques reposent sur une manipulation affective sophistiquée, à laquelle des personnes parfaitement lucides succombent.
Ensuite, privilégier les faits plutôt que les injonctions : montrer calmement les éléments concrets (rendez-vous jamais honorés, demandes d’argent répétées, incohérences dans le récit), et laisser la personne tirer ses propres conclusions. Proposer ensemble un test simple, comme un appel vidéo imprévu, fonctionne souvent mieux qu’un long discours.
Il est également essentiel de protéger le reste de la famille : si des informations personnelles ont été transmises, comme dans cette affaire, il faut sécuriser ce qui peut l’être (mots de passe, paramètres de confidentialité, vigilance accrue sur les tentatives de contact).
Enfin, ne restez pas seuls. Portez plainte, même si les chances de récupérer l’argent sont minces : cela alimente les enquêtes et documente les réseaux. Et sachez qu’en France, des ressources existent : la plateforme gouvernementale cybermalveillance.gouv.fr oriente les victimes d’escroqueries en ligne, le dispositif de signalement Pharos permet de dénoncer les contenus et comportements illicites, et le 116 006, numéro national d’aide aux victimes, offre une écoute gratuite. Un accompagnement psychologique n’a rien de superflu : la sortie d’une telle emprise est un choc affectif réel.
Céline Dion, victime elle aussi
Un point mérite d’être souligné, car il est souvent oublié dans ce type d’affaires : la célébrité usurpée est également victime. Son image, sa voix et sa notoriété sont exploitées à son insu pour piéger des inconnus, avec un préjudice réputationnel évident.
L’ironie du calendrier est frappante. Cette affaire émerge au moment même où la chanteuse québécoise, âgée de 58 ans, effectue son grand retour sur scène à Paris après six ans d’absence — une parenthèse marquée par la pandémie puis par de graves problèmes de santé, la chanteuse souffrant depuis 2022 du syndrome de la personne raide, une maladie neurologique rare et incurable. Un retour attendu, annoncé en fin mars avec un message projeté sur la Tour Eiffel, et qui suscite une ferveur considérable.
Cette actualité n’est d’ailleurs pas étrangère au timing des escrocs : ils surfent systématiquement sur les pics de popularité. Un artiste dont on parle partout devient instantanément un appât plus crédible. Même logique pour les arnaques à la billetterie qui prolifèrent autour de ces concerts — prudence, donc, sur les reventes de dernière minute, en privilégiant exclusivement les circuits officiels.

