Ce lundi 13 avril 2026, le cimentier français Lafarge et huit de ses anciens responsables ont été reconnus coupables de financement du terrorisme en Syrie entre 2013 et 2014. L’ex-PDG Bruno Lafont est condamné à six ans de prison avec incarcération immédiate. Une première en France pour une entreprise du CAC 40.
Un verdict inédit contre un ex-fleuron du CAC 40
C’est une décision qui fera date dans l’histoire judiciaire française. Après un procès fleuve qui s’est tenu en novembre et décembre 2025, la présidente du tribunal Isabelle Prévost-Desprez a rendu un délibéré cinglant de quatre heures. Le cimentier français Lafarge — avalé depuis 2015 par son concurrent suisse Holcim — a versé près de 5,6 millions d’euros à trois groupes djihadistes via sa filiale Lafarge Cement Syria (LCS), afin de maintenir l’activité de sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord de la Syrie. Pour le tribunal, il ne s’agit pas d’un simple rançonnement mais d’un « véritable partenariat commercial avec l’État islamique ». Les versements, d’un « montant jamais atteint » dans un dossier de financement du terrorisme en France, sont qualifiés d’« exceptionnelle gravité ».
Figure emblématique du capitalisme français, Bruno Lafont a été conduit en détention à l’issue de l’audience. L’ancien PDG de Lafarge écope de six ans de prison avec mandat de dépôt à exécution immédiate, assortis de 225 000 euros d’amende. Son avocate, Jacqueline Laffont, a immédiatement annoncé faire appel du jugement et déposer une demande de mise en liberté. Bruno Lafont a toujours contesté avoir eu connaissance des versements illicites.
Les autres condamnations prononcées
Le tribunal correctionnel a également prononcé des peines de prison contre sept autres anciens cadres du groupe, allant de dix-huit mois à sept ans. Christian Herrault, ex-directeur général adjoint, a été condamné à cinq ans de prison avec incarcération immédiate. Bruno Pescheux, ex-directeur de la filiale syrienne jusqu’à l’été 2014, écope également de cinq ans de prison et de 225 000 euros d’amende. La peine la plus lourde frappe Firas Tlass, l’intermédiaire syrien aujourd’hui en fuite, condamné à sept ans de prison. À l’autre extrémité du spectre, un gestionnaire de sûreté norvégien a été condamné à dix-huit mois d’emprisonnement.
En tant que personne morale, Lafarge a été condamnée à l’amende maximale de 1,125 million d’euros pour financement du terrorisme. S’y ajoute une amende douanière de 4,57 millions d’euros, à régler solidairement avec quatre ex-cadres, pour non-respect des sanctions financières internationales. Aucune confiscation supplémentaire n’a en revanche été prononcée.
L'engrenage des paiements à l'État islamique et au Front al-Nosra
Au cœur du dossier se trouve une cimenterie flambant neuve, un investissement de 680 millions d’euros à Jalabiya, que Lafarge a refusé d’évacuer alors même que toutes les autres multinationales quittaient la Syrie en guerre. Décortiquant pendant des semaines échanges de mails, comptes rendus de réunions et relevés bancaires, le tribunal a mis au jour un système structuré de paiements, transitant par l’intermédiaire syrien Firas Tlass, à destination de trois organisations djihadistes : l’État islamique, Jabhat al-Nosra (Front al-Nosra) et Ahrar al-Cham. Ces versements avaient un double objectif. Ils finançaient d’une part l’acquisition d’intrants indispensables à la production de ciment, tels que les hydrocarbures ou la pouzzolane. Ils assuraient d’autre part des « paiements de sécurité » permettant le passage des employés et des marchandises aux barrages djihadistes qui quadrillaient la région.
La défense a tenté de présenter ces paiements comme imposés sous la contrainte. Un argument balayé par la présidente Prévost-Desprez, qui a relevé que les messages internes à Lafarge évoquaient plutôt des « négociations » et des « accords ». L’ex-directeur général adjoint Christian Herrault avait plaidé : « On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire. » Une rhétorique qui n’a pas convaincu le tribunal.
Un lien établi avec les attentats de janvier 2015 en France
C’est l’un des aspects les plus lourds du jugement. Le tribunal a souligné que les versements de Lafarge avaient permis aux organisations djihadistes de « préparer des attentats terroristes », et en particulier ceux de janvier 2015 en France visant Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. « Cette modalité de financement des organisations terroristes, et à titre principal de l’EI, a été essentielle comme participant à la mainmise de l’organisation terroriste sur les ressources naturelles de Syrie, lui ayant permis de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l’extérieur, notamment en Europe. » — Isabelle Prévost-Desprez, présidente du tribunal Particularité notable du dossier : des victimes des attentats du 13-Novembre 2015 se sont constituées parties civiles, voyant dans l’affaire Lafarge l’un des « rouages » qui ont rendu possibles les attaques ayant ensanglanté la France.
Pour les ONG Sherpa et ECCHR, à l’origine de la plainte déposée en 2016 aux côtés d’anciens salariés syriens, cette décision est doublement historique. C’est la première fois en France qu’une entreprise est condamnée pour financement d’entreprise terroriste, et aucune autre affaire de financement du terrorisme examinée par la justice française n’avait jusqu’à présent porté sur des montants aussi élevés. Le message adressé aux grands groupes est limpide : les multinationales ne peuvent plus se dissimuler derrière leurs filiales étrangères pour se soustraire à leur responsabilité pénale.
Plus de 190 anciens salariés syriens de Lafarge s’étaient constitués parties civiles. Une dizaine d’entre eux sont venus témoigner à l’audience, avec — selon les termes mêmes du tribunal — « force, précision, dignité et humanité ». Ils ont décrit leur quotidien fait d’enlèvements, de traversées de zones tenues par des snipers, de bombardements et de menaces de licenciement en cas de refus de venir travailler. Pourtant, le tribunal a estimé qu’ils ne pouvaient prétendre à réparation, considérant qu’il n’existe pas de préjudice personnel résultant directement de l’infraction de financement du terrorisme. Plus d’une décennie après les faits, leur combat judiciaire continue.

