Tandis que Nicolas Sarkozy est interrogé ce mercredi 29 avril 2026 à la cour d’appel de Paris sur une clé USB retraçant des mouvements de fonds suspects entre le régime de Kadhafi et son entourage, son ancien secrétaire général de l’Élysée Claude Guéant le contredit point par point dans deux attestations adressées aux magistrats. Au cœur de la fracture : un dîner à Tripoli en juillet 2007 où Kadhafi aurait demandé une faveur pour son chef du renseignement, et une phrase – « Claude, voyez cela » – que l’un affirme avoir entendue et que l’autre jure n’avoir jamais prononcée.

La clé USB au cœur de l'audience : ce que contient ce support contesté

L’audience de ce mercredi porte en partie sur l’exploitation par les enquêteurs d’une clé USB contenant des données relatives à des flux financiers. Ce support numérique, dont le contenu retrace des mouvements de fonds considérés par l’accusation comme des indices de transferts illicites entre le régime libyen et l’entourage de Nicolas Sarkozy, est devenu au fil de l’instruction l’un des éléments matériels les plus discutés du dossier. Nicolas Sarkozy conteste la valeur probante de ce support avec une virulence inhabituelle, même pour un accusé rôdé aux prétoires.  Il évoque sa « fureur » et son « indignation » devant ce qu’il considère comme une exploitation indue de données dont l’authenticité, la chaîne de conservation et les conditions d’obtention sont, selon la défense, sujettes à caution. 

L’ancien chef de l’État, qui clame son innocence depuis le début de l’affaire, maintient que les preuves accumulées par l’accusation ne démontrent aucun lien direct entre lui et les versements présumés du régime de Mouammar Kadhafi. Ce n’est pas la première fois que des supports numériques jouent un rôle central dans ce dossier tentaculaire. L’instruction, étalée sur plus d’une décennie, a exploité un vaste corpus documentaire comprenant des carnets manuscrits (celui de l’ancien ministre du Pétrole libyen Choukri Ghanem, découvert par la police néerlandaise après sa mort suspecte dans le Danube en 2012), des notes confidentielles saisies chez l’intermédiaire Ziad Takieddine et des analyses de flux bancaires internationaux. La clé USB vient s’ajouter à cet arsenal, mais sa place exacte dans l’architecture probatoire fait l’objet d’un affrontement technique et juridique entre les parties.

Claude Guéant contre Nicolas Sarkozy : la rupture est consommée

L’autre fait marquant de cette journée d’audience dépasse le cadre du support numérique. Il porte un nom : Claude Guéant. L’ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, devenu secrétaire général de l’Élysée puis ministre de l’Intérieur, a adressé à la cour d’appel deux attestations écrites, les 11 et 26 avril, qui contredisent frontalement la version de son ancien patron. Des documents qui matérialisent une rupture historique dans le couple politique le plus soudé de la droite française des vingt dernières années.

Guéant, absent du procès en appel pour raisons de santé, ne peut pas être interrogé à la barre. Mais ses courriers, consultés par Franceinfo et RTL, parlent pour lui. Dans sa deuxième attestation, datée du 26 avril et longue de trois pages, il écrit sans détour : « Nicolas Sarkozy se trompe. » La formule, d’une politesse glaciale, n’en est pas moins une déflagration. En première instance, les deux hommes avaient maintenu une ligne de défense cohérente. En appel, chacun joue désormais sa propre partition.

Le dîner de Tripoli : deux récits irréconciliables

Le point de friction le plus explosif concerne un dîner officiel à Tripoli le 25 juillet 2007, quelques semaines après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence. Claude Guéant affirme que Sarkozy l’a appelé à sa table pour entendre Mouammar Kadhafi formuler un souhait précis : la levée du mandat d’arrêt visant Abdallah Senoussi, chef des services de renseignement libyens, condamné à perpétuité en France en 1999 pour avoir commandité l’attentat contre le DC-10 d’UTA en 1989, qui avait fait 170 morts dont 54 Français. Selon Guéant, Sarkozy lui aurait alors dit : « Claude, voyez cela. » Nicolas Sarkozy a catégoriquement démenti cette scène à la barre mi-avril, la qualifiant d’« absurde ». Guéant s’en « insurge » dans son attestation et « conteste de façon formelle » ce démenti. Ce désaccord factuel est lourd de conséquences : si la version de Guéant est retenue, elle établit que Sarkozy avait connaissance des demandes libyennes concernant Senoussi et y a donné suite, ce qui renforcerait la thèse d’un « pacte corruptif » entre Paris et Tripoli.

L’autre point de divergence concerne une rencontre entre Claude Guéant et Abdallah Senoussi en septembre 2005, alors que Sarkozy était ministre de l’Intérieur et Guéant son directeur de cabinet. Nicolas Sarkozy soutient ne jamais avoir été informé de ce tête-à-tête. Guéant admet ne pas en avoir « référé immédiatement » à son patron, mais affirme que « plusieurs occasions se sont ensuite présentées » de l’évoquer, rendant cette conversation « naturelle » et même « incontournable ». Ces rencontres avec Senoussi sont au cœur de la condamnation prononcée en première instance. Le tribunal correctionnel de Paris avait condamné Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison ferme en septembre 2025, estimant que les voyages de ses proches en Libye s’inscrivaient dans un système de corruption visant à obtenir un financement occulte de sa campagne de 2007.

« Je suis innocent » : la ligne de défense de Sarkozy

Face à ces éléments, Nicolas Sarkozy maintient depuis l’ouverture du procès en appel le 7 avril une défense construite sur trois piliers. Le premier est la négation absolue : il n’a « jamais corrompu qui que ce soit », n’a « rien sollicité » au régime libyen et n’a « jamais promis ou agi en faveur de M. Senoussi ». Le deuxième est la mise en cause de ses propres anciens collaborateurs : interrogé sur les rencontres de Guéant et Hortefeux avec des dignitaires libyens, il a déclaré avoir été « surpris, interloqué » et avoir eu « parfois l’impression de ne pas avoir affaire à la même personne » en parlant de Guéant. Le troisième est la thèse du complot : l’ensemble des accusations serait une fabrication montée par « la haine viscérale de la famille Kadhafi » à son encontre, en représailles au rôle de la France dans l’intervention militaire en Libye de 2011 qui a conduit à la chute et à la mort du dictateur.

Cette ligne de défense comporte un paradoxe que les magistrats ne manquent pas de relever. Si Nicolas Sarkozy ignorait tout des agissements de ses plus proches collaborateurs en Libye, cela signifie soit qu’ils ont agi dans son dos avec une autonomie stupéfiante, soit qu’il manquait singulièrement de curiosité sur les activités de son propre cabinet. L’avocat général Olivier Géron a posé la question frontalement : « Compte tenu du risque politique que vous faisaient courir vos collaborateurs en taisant leurs tête-à-tête clandestins, est-ce que c’est crédible qu’ils ne vous disent rien ? »

Brice Hortefeux, l'autre pièce du puzzle

Brice Hortefeux, ami de quarante ans de Nicolas Sarkozy et ancien ministre, est également interrogé ce mercredi. Lui aussi s’est rendu en Libye et a rencontré Abdallah Senoussi. Il maintient qu’il s’est « fait piéger » par Ziad Takieddine, l’intermédiaire franco-libanais qui l’avait organisé la rencontre, et qu’il s’est tu parce qu’il avait été « vexé » et parce qu’il ne s’était « rien passé » lors de l’entretien. Il a réfuté « fermement tout rôle d’intermédiaire au profit de Nicolas Sarkozy ».

L’ancien président, s’il dit croire son ami, n’a pas épargné Hortefeux lors de ses précédentes auditions. Il a qualifié sa visite en Libye d’« erreur » et l’a jugé « imprudent ». Un désaveu mesuré dans la forme, mais qui traduit une stratégie judiciaire claire : isoler sa propre responsabilité de celle de ses anciens fidèles. Le procès en appel est aussi celui d’un groupe qui se délite.

Ce qu'il faut attendre de la suite du procès

Le procès en appel entre dans sa phase finale. L’audience de ce mercredi, consacrée aux interrogatoires de Sarkozy et Hortefeux à la lumière des attestations de Guéant et de l’exploitation de la clé USB, est la dernière séance de fond avant les réquisitions de l’avocat général et les plaidoiries de la défense. La dernière audience est fixée au mercredi 3 juin. La cour d’appel dispose de trois options : confirmer la condamnation à cinq ans de prison ferme prononcée en première instance, l’aggraver, ou relaxer l’ancien président. Les attestations de Claude Guéant, qui minent la défense de Sarkozy de l’intérieur, pourraient peser lourd dans la balance. Elles transforment ce qui était une affaire de preuves documentaires et de témoignages libyens en un duel franco-français entre un ancien président et celui qui fut, pendant deux décennies, son homme de confiance absolu.

Pour Nicolas Sarkozy, l’enjeu dépasse le cadre judiciaire. Condamné dans l’affaire des écoutes (affaire Paul Bismuth) et dans celle des comptes de campagne de 2012, il affronte ici la plus grave de ses mises en cause : un soupçon de corruption internationale portant sur un financement estimé à 50 millions d’euros par le régime de Kadhafi, alors que le budget officiel de sa campagne victorieuse était de 20 millions d’euros. La phrase prononcée à la barre le 7 avril résonne dans la salle d’audience comme un pari sur l’avenir : « On ne répare pas une souffrance par une injustice. Je suis innocent. » La cour dira, le 3 juin ou dans les semaines suivantes, si elle le croit.

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