Ce 9 mai 2026, Place de la République à Paris, l’Union européenne célèbre le 76e anniversaire de la Déclaration Schuman. Mais derrière les food trucks et le concert européen, le contexte n’a jamais été aussi brutal : une guerre en Iran qui menace son approvisionnement énergétique, un allié américain qui l’insulte et la taxe, des nationalismes qui rongent l’intérieur, et une Commission qui tâtonne entre « indépendance européenne » et impuissance diplomatique. Bonne fête, Europe.
Ce matin, Place de la République à Paris, des drapeaux européens claquent dans un vent printanier. Des associations civiques installent leurs stands. Un food truck propose des gaufres belges. Des animateurs prépareront tout à l’heure des jeux sur l’Europe pour les familles. Ce soir, un concert clôturera la journée dans l’allégresse. C’est la Journée de l’Europe, et Paris — comme des dizaines d’autres capitales du continent — honore la tradition.
Mais derrière la fête, il y a un anniversaire qui donne à réfléchir. Le 9 mai 1950, Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, prononçait une déclaration de quelques pages qui allait transformer le destin du continent. Il proposait de mettre en commun la production franco-allemande de charbon et d’acier, et d’ouvrir cette organisation à tous les pays européens qui souhaiteraient y participer. L’idée fondatrice était simple et révolutionnaire : rendre impossible une nouvelle guerre entre nations européennes en créant entre elles des interdépendances si profondes que le conflit armé deviendrait économiquement suicidaire. Soixante-seize ans plus tard, l’Union européenne qui en est issue fête son anniversaire dans le plus grand désordre géopolitique de son histoire.
Car la promesse de Schuman — celle d’un continent qui aurait appris à vivre ensemble, à commercer ensemble, à se défendre ensemble — se trouve aujourd’hui soumise à des pressions simultanées que ses pères fondateurs n’auraient pu imaginer. Un allié américain qui taxe ses exportations et l’accuse d’être un ennemi commercial. Une guerre au Moyen-Orient qui menace son approvisionnement énergétique. Des gouvernements nationalistes à l’intérieur même de ses frontières qui remettent en cause l’État de droit. Et une Commission européenne qui, pour la première fois de son histoire, parle ouvertement d’« indépendance européenne » comme si elle découvrait que ce mot existait.
De Schuman à aujourd'hui : ce que le monde a changé
Pour mesurer l’ampleur du défi actuel, il faut relire la Déclaration Schuman dans sa version intégrale. Le texte, rédigé en grande partie par Jean Monnet, commence par ce constat : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. » Cette philosophie du petit pas, du compromis, de la construction progressive par l’économie et le droit — c’est l’ADN profond de l’Union européenne. C’est aussi, aujourd’hui, ce que ses détracteurs lui reprochent le plus violemment.
Dans un monde qui a basculé vers ce que certains analystes bruxellois appellent le « paradigme Trump-Musk » — un monde de volonté de puissance brute, de narratifs disruptifs, de souveraineté technologique comme nouvelle arme géopolitique — la machine à produire des normes et des compromis qu’est l’Union européenne percute un mur de réalité pour lequel elle n’avait pas été conçue. L’UE avait été construite pour rendre impossible la guerre entre ses membres. Personne n’avait vraiment prévu qu’elle devrait aussi apprendre à se défendre contre ses amis.
Les années 2024 et 2025 ont représenté un tournant. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a fracturé l’alliance transatlantique d’une manière que même les pessimistes les plus lucides n’avaient pas anticipée. La menace d’annexion du Groenland danois — territoire membre du Royaume de Danemark, État membre de l’OTAN — a constitué une rupture symbolique d’une violence inouïe. Puis les droits de douane sur les exportations européennes. Puis les déclarations traitant l’Union de « puissance hostile ». Pour la première fois depuis la création de l’OTAN, plusieurs États membres ont commencé à envisager sérieusement l’hypothèse d’une défense européenne sans garantie américaine.
Robert Schuman prononce sa déclaration. Charbon, acier, et la paix par l’interdépendance économique. Jean Monnet a rédigé l’essentiel du texte. L’Europe est en ruines ; l’idée semble folle. Elle fonctionnera.
France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg signent le Traité de Rome. La CEE est née. Début d’un demi-siècle d’expansion progressive.
L’Europe économique devient Union européenne avec une vocation politique. L’euro est programmé. Le projet s’accélère au lendemain de la chute du Mur de Berlin.
Le Royaume-Uni vote pour sortir de l’UE. Un État fondateur tourne le dos au projet. Le choc est immense. Des voix s’interrogent : d’autres suivront-ils ?
La guerre revient sur le sol européen. L’Europe se découvre dépendante du gaz russe. La réponse — sanctions, aide à Kyiv — est plus ferme qu’attendue. Mais elle paye un prix économique lourd.
Guerre en Iran, crise energétique, tarifs Trump, nationalismes intérieurs. L’Europe fête son anniversaire dans la tempête. Et pour la première fois, la Commission parle sérieusement d’« indépendance européenne ».
La guerre en Iran, le choc que l'Europe n'a pas vu venir
Si l’on cherche un moment précis où le 9 mai 2026 a commencé à ressembler moins à une célébration qu’à un examen de conscience, c’est le 28 février 2026. Ce jour-là, les frappes israélo-américaines sur l’Iran et la fermeture consécutive du détroit d’Ormuz ont révélé en quelques heures une vulnérabilité que les décideurs européens savaient théoriquement, mais qu’ils avaient préféré ne pas regarder en face : l’Europe n’a toujours pas résolu son problème de dépendance énergétique.
Après le traumatisme du gaz russe en 2022, l’Union avait en apparence diversifié ses approvisionnements, notamment vers le gaz naturel liquéfié américain et qatari. Mais le Qatar, justement, est au cœur du Golfe Persique. Et le blocage d’Ormuz a rappelé que la diversification géographique ne vaut rien si les nouvelles routes de remplacement passent toutes par le même goulet d’étranglement. En quelques jours, le prix du gaz TTF en Europe bondissait de 40 % — une répétition du choc de 2022, mais avec des causes différentes et, pour le moment, aucune solution claire.
Von der Leyen, lors d’un sommet de l’énergie organisé en mars 2026, l’a dit avec une franchise inhabituellement directe pour une présidente de Commission : « La crise actuelle au Moyen-Orient nous rappelle brutalement la vulnérabilité qu’elle engendre. Nous disposons de sources d’énergie bas carbone produites localement : le nucléaire et les énergies renouvelables. Ensemble, elles peuvent devenir les garantes de notre indépendance. » Macron, à ses côtés, a ajouté que le nucléaire était « essentiel pour concilier indépendance et donc souveraineté énergétique avec décarbonation ». C’est une convergence notable entre Paris et Bruxelles sur un sujet longtemps tabou au sein de l’UE.
Mais ces mots restent des mots. Les nouveaux réacteurs français ne produiront pas d’électricité avant dix ans. Les capacités renouvelables européennes progressent, mais pas assez vite pour compenser une coupure soudaine de plusieurs mois. L’Europe reste, en ce 9 mai 2026, terriblement dépendante de sources d’énergie extérieures à son territoire — et ce sont précisément ces sources qui sont les plus exposées aux convulsions géopolitiques que les fondateurs de l’UE espéraient avoir rendues impossibles.
Les démons intérieurs : L'Europe que ronge le nationalisme
Les menaces extérieures seraient peut-être gérables si l’Europe était unie. Elle ne l’est pas. Depuis plusieurs années, des gouvernements nationalistes ou souverainistes dans au moins six des vingt-sept États membres mènent des politiques qui contredisent directement les valeurs fondatrices de l’Union : État de droit, indépendance de la justice, liberté de la presse, protection des droits fondamentaux. La Hongrie de Viktor Orbán représente le cas le plus documenté et le plus avancé. Mais d’autres pays ont pris des trajectoires préoccupantes. Et partout en Europe, des partis d’extrême droite qui réclamaient hier la sortie de l’UE se contentent aujourd’hui de la coloniser de l’intérieur.
Ce phénomène crée un paradoxe institutionnel vertigineux : l’Union européenne utilise ses propres règles — l’unanimité requise dans certains domaines, le droit de veto — pour se protéger de la majorité qu’elle représente. Les procédures pour déficit budgétaire, les mécanismes de conditionnalité des fonds européens, les procédures pour violation de l’État de droit — tous ces outils ont montré leurs limites face à des gouvernements qui n’hésitent pas à bloquer les décisions collectives en échange d’immunité pour leurs propres dérives. En ce 9 mai 2026, neuf États membres de l’Union européenne font l’objet d’une procédure pour déficit excessif — un record historique — signe d’une fragilité financière qui affaiblit la capacité d’action collective.
- Guerre en Iran : +40 % de hausse du gaz TTF européen depuis le 28 fév. L’UE importe via le Golfe une part significative de son GNL.
- Défense : Seulement 7 États membres atteignent l’objectif OTAN de 2 % du PIB en dépenses militaires au 1er janv. 2026.
- Procédures déficit : 9 États membres (dont France, Italie, Belgique) sous procédure pour déficit excessif.
- Tarifs Trump : L’accord de Turnberry (août 2025) en suspens juridique depuis l’invalidation partielle des tarifs IEEPA.
- Énergie : L’UE reste dépendante à 55 % de sources d’énergie extérieures à son territoire.
- Élargissement : Ukraine, Moldavie, 6 pays des Balkans candidats. Processus ralenti par les désaccords sur les critères d’adhésion.
L'espoir quand même : ce que l'Europe fait encore mieux que tout le monde
Il serait injuste, et intellectuellement malhonnête, de dresser un bilan uniquement sombre. L’Union européenne reste, à bien des égards, la réalisation la plus extraordinaire de l’histoire politique humaine : un ensemble de vingt-sept nations souveraines qui ont librement décidé de partager une grande partie de leurs règles, de leurs marchés, de leur monnaie, et de soumettre leurs conflits à des arbitrages juridiques plutôt que militaires. Depuis 1950, aucune guerre n’a opposé deux États membres de l’Union européenne — dans une région qui avait connu deux guerres mondiales en quarante ans. C’est l’accomplissement fondamental de Schuman, et il tient toujours.
Face aux crises récentes, l’Europe a aussi montré des capacités de réaction qu’on ne lui prêtait pas. La réponse aux sanctions russes après l’invasion de l’Ukraine — bien qu’imparfaite — a été plus ferme et plus coordonnée que beaucoup ne l’espéraient. Le mécanisme de conditionnalité des fonds, longtemps paralysé, a commencé à mordre. Et sur la scène internationale, dans un contexte de guerre en Iran où les États-Unis ont agi unilatéralement et ont contourné toutes les procédures multilatérales, l’Union européenne reste le seul acteur de taille mondiale qui défend encore activement un ordre international fondé sur des règles.
Le discours d’Aix-la-Chapelle de von der Leyen, analysé par les spécialistes comme un tournant rhétorique majeur, dessine les contours de ce que l’Europe veut être : une « Pax Europaea » du XXIe siècle, fondée non plus sur la tutelle américaine mais sur sa propre capacité de défense, son marché unique, son modèle réglementaire, et son attractivité pour les démocraties qui ne veulent ni le modèle autoritaire chinois ni le modèle transactionnel trumpien. C’est ambitieux. C’est peut-être même trop ambitieux pour une institution qui peine à faire adopter son budget à vingt-sept.


