Il y a des films qui arrivent au bon moment. Et il y a des films qui arrivent au moment juste. L’Abandon appartient à la seconde catégorie. En ce printemps 2026, où la France débat encore et toujours de la laïcité dans les établissements scolaires, où des enseignants continuent de recevoir des menaces pour avoir abordé tel ou tel sujet en classe, où une proposition de loi inspirée du mouvement #MeToo dans le monde de la culture est déposée à l’Assemblée nationale en plein Cannes, Vincent Garenq choisit de revenir — minutieusement, chirurgicalement — sur les onze jours qui ont précédé la mort de Samuel Paty. Et ce qu’il montre dépasse largement le seul destin d’un homme. Il montre une mécanique.

Le mercredi 13 mai 2026, au Palais des Festivals de Cannes, la projection hors compétition de L’Abandon s’est terminée dans un silence d’abord total — le silence de ceux qui ont retenu leur souffle pendant cent minutes — avant d’exploser en une ovation longue et debout. « Son métier lui a coûté la vie », avait dit Antoine Reinartz, l’acteur qui incarne Samuel Paty, quelques heures plus tôt sur le tapis rouge, les yeux brillants. « Merci à Mickaëlle pour sa confiance », avait murmuré Vincent Garenq au micro, saluant la sœur du professeur assassiné, qui avait accompagné l’équipe du film pour s’assurer de la justesse des faits. Dans la salle, des journalistes pleuraient. Des enseignants présents dans le public témoigneront, le lendemain, que le film dit ce qu’ils savent depuis longtemps mais que personne n’avait encore mis en images.

Onze jours, une mécanique infernale : ce que montre le film

Tout le monde connaît le dénouement. C’est le génie du choix narratif de Vincent Garenq : partir du fait que le spectateur sait déjà comment cela va finir, et utiliser cette connaissance pour transformer le film en une sorte de tragédie grecque au ralenti — où chaque mauvaise décision, chaque lâcheté, chaque occasion manquée de briser la mécanique fatale nous arrache un soupir d’impuissance. Le titre original du livre de Stéphane Simon qui a inspiré le film — Les Derniers Jours de Samuel Paty — disait la chronologie. Le titre du film — L’Abandon — dit la responsabilité.

Le récit commence le 5 octobre 2020, onze jours avant l’assassinat. Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie au collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine, a présenté à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Une élève — qui, apprendra-t-on plus tard, n’était pas présente dans la classe — raconte à son père que l’enseignant a humilié les élèves musulmans. Le père, Brahim Chnina, publie une vidéo virulente sur les réseaux sociaux en donnant le nom et l’adresse du professeur. La vidéo fait des milliers de vues. L’islamiste Abdelhakim Sefrioui s’en empare. Et la mécanique s’emballe, hors de tout contrôle.

Ce que le film documente avec une précision glaçante, c’est la réponse — ou plutôt l’absence de réponse — de l’institution. Le référent laïcité du collège convoque Samuel Paty, non pas pour le soutenir, mais pour lui reprocher d’avoir commis « une erreur » en proposant aux élèves qui le souhaitaient de sortir de la salle lors de la projection des caricatures. L’institution, au lieu de protéger son agent face à une campagne de harcèlement en ligne, le met en cause. La principale du collège — magnifiquement incarnée par Emmanuelle Bercot dans un rôle de femme prise entre sa compassion pour son professeur et l’inertie bureaucratique qui l’écrase — tente d’agir mais se heurte à chaque étape au « pas de vagues » ambiant.

J-11-5 Oct. 2020

Cours de Samuel Paty sur la liberté d’expression. Présentation des caricatures. Proposition aux élèves qui le souhaitent de sortir.

J-10-6 Oct.

Bachira, l’élève absente ce jour-là, raconte à son père que Paty a « humilié les musulmans ». Mensonge dont elle ne mesure pas les conséquences.

J-8-8 Oct.

Brahim Chnina publie une vidéo sur les réseaux sociaux. Il donne le nom et l’adresse de l’école. Des milliers de vues en quelques heures.

J-7-9 Oct.

Le référent laïcité convoque Paty et lui reproche une « erreur ». L’institution retourne la pression contre son propre agent au lieu de le protéger.

J-5-11 Oct.

Abdelhakim Sefrioui s’empare de la vidéo et la relaie. Un jeune islamiste radicalisé vivant à Évreux, Abdoullakh Anzorov, la voit. Il commence à planifier.

J-3-13 Oct.

Paty reçoit des menaces directes. Ses collègues s’éloignent de lui par peur d’être associés à l’affaire. Il se retrouve seul face au déferlement.

J-2-14 Oct.

La principale du collège tente d’alerter les services de l’État. Les réponses sont lentes. L’éducation nationale observe sans décider. L’engrenage est fatal.

16 Oct. 2020

Samuel Paty est décapité à la sortie de son collège par Abdoullakh Anzorov, 18 ans. La France est sous le choc. Son nom entre dans l’Histoire.

Ce que pensent la presse, les enseignants et les polémistes

Un film sur Samuel Paty ne pouvait pas être un film comme les autres. Et les critiques, prévisiblement, se sont fracturées selon des lignes qui reflètent les fractures de la société française elle-même. Entre ceux qui voient dans L’Abandon une œuvre « pédagogique essentielle » et ceux qui lui reprochent de n’être qu’un « téléfilm trop scolaire », le débat sur le fond — ce que le film dit de la France — est parfois absorbé par le débat sur la forme.

Le Figaro

« Un film périlleux qui réussit à éviter tout sensationnalisme tout en mettant en lumière des réalités qui dérangent. »

Marianne

« Une œuvre pédagogique essentielle, portée par la puissance d’incarnation propre au cinéma. »

La Croix

« Antoine Reinartz est parfait de sobriété dans la bienveillance et la fébrilité. »

La Tribune

« Un uppercut salutaire qui rouvre une blessure que la France n’a pas finie de panser. »

Écran Large

« Le film ne se mouille jamais en ce qui concerne le débat de la laïcité à l’école. Ses pistes les plus pertinentes sont laissées à l’état d’esquisses. »

Médias-Presse.info

« Un film de pure propagande. Le système devient subtilement le principal responsable, à la place de l’islamisme radical. »

La critique la plus développée vient, paradoxalement, du côté de ceux qui auraient pu s’attendre à être les plus enthousiastes. La revue de cinéma Écran Large juge le film « trop scolaire » dans sa mise en scène et reproche au scénario d’esquiver ses pistes les plus dérangeantes — notamment le portrait de Brahim Chnina, le père qui a lancé la campagne de harcèlement, dont le film explore insuffisamment les motivations réelles. « Comment expliquer le pouvoir toxique pris par les parents d’élèves face aux représentants de l’éducation nationale ? Le portrait de Brahim Chnina est à vrai dire la clé de voûte que le film n’assume pas », écrit le critique, qui identifie dans l’expérience du racisme et de l’islamophobie ressentie par ce père une racine du mal que le film effleure sans creuser.

De l’autre côté du spectre, certains commentateurs d’extrême droite reprochent au film l’exact inverse : de trop insister sur les défaillances institutionnelles au détriment de la responsabilité directe de l’islamisme radical. Ce débat asymétrique — où le film est simultanément accusé d’en dire trop sur l’institution et pas assez sur l’islamisme — dit quelque chose d’important sur l’impossibilité pour toute œuvre sur ce sujet d’échapper à la guerre culturelle dans laquelle chacun l’enrôle.

« On a essayé d’être au plus proche de l’histoire de Samuel, avec des choses qu’on ne saura jamais car il n’est plus là pour nous en parler. Maintenant, le film doit circuler. On a demandé à avoir le patronage du ministère pour que les professeurs se sentent soutenus s’ils souhaitent le montrer en classe. »
— Vincent Garenq, réalisateur de L’Abandon, à l’issue de la projection à Cannes, 13 mai 2026

La question que le titre pose sans jamais la formuler : qui a abandonné Samuel Paty ?

Le titre du film n’est pas innocent. L’Abandon n’est pas un titre qui parle de l’assassin. Il ne parle pas non plus de la victime. Il parle de ceux qui étaient autour, de ceux qui auraient pu agir et ne l’ont pas fait. Et c’est là que le film devient une œuvre politique — pas au sens partisan du terme, mais au sens civique : une œuvre qui met en cause le fonctionnement d’une institution qui était censée protéger l’un de ses membres et ne l’a pas fait.

L’abandon, dans le film, prend plusieurs visages. Il y a l’abandon des collègues de Samuel Paty, qui s’éloignent de lui par peur d’être associés à l’affaire. Il y a l’abandon du « référent laïcité » qui, au lieu de soutenir l’enseignant, l’accable d’une culpabilité qui n’est pas la sienne. Il y a l’abandon de la hiérarchie administrative qui, selon le principe du « pas de vagues », préfère laisser faire plutôt que d’entrer en conflit avec des parents d’élèves en colère. Et il y a l’abandon des services de l’État qui, selon les éléments des procès, étaient informés de la montée de la menace et n’ont pris aucune mesure de protection concrète.

Mickaëlle Paty, sœur du professeur assassiné, qui a accompagné le film de bout en bout et dont le témoignage a nourri chaque détail de l’écriture, a résumé ce qu’elle attendait de cette œuvre dans une phrase que Vincent Garenq cite régulièrement depuis la sortie : « Il ne remplacera pas la justice, mais il peut contribuer à ce que la postérité retienne autre chose que des slogans : les faits, la chronologie, la gravité exceptionnelle de ce qui s’est passé — l’assassinat d’un professeur pour avoir enseigné. » La difficulté est que les faits, tels que le film les présente, sont déjà politiques. Ils renvoient à des questions de formation des personnels, de chaînes de responsabilité, de doctrine administrative — des questions que ni la droite ni la gauche n’ont vraiment envie de trancher publiquement.

Faut-il montrer L'Abandon à l'école ? La demande de patronage qui divise

L’une des décisions les plus symboliquement fortes de l’équipe du film est celle que Garenq a annoncée publiquement à Cannes : demander au ministère de l’Éducation nationale d’accorder son patronage au film, afin que les enseignants qui souhaitent le montrer à leurs classes se sentent officiellement soutenus. Cette demande, en apparence banale — le ministère accorde régulièrement ce type de label à des films à vocation pédagogique — prend ici une dimension particulière.

D’abord parce que le film parle directement aux enseignants de leur propre réalité. Plusieurs professeurs présents à Cannes ou ayant vu le film lors de projections presse ont témoigné d’une reconnaissance immédiate. « C’est notre quotidien qui est montré », dit l’une d’eux. « La pression administrative, l’injonction au « pas de vagues », la solitude face aux conflits avec les parents — c’est exactement ça. » Pour ces enseignants, L’Abandon n’est pas seulement un hommage à un collègue mort — c’est un miroir posé devant une profession qui continue d’exercer dans des conditions similaires à celles qu’il décrit.

Ensuite parce que montrer ce film en classe implique d’aborder les questions que le film soulève — la liberté d’expression, la laïcité, le harcèlement en ligne, la radicalisation, l’autorité institutionnelle. Des questions que beaucoup d’enseignants évitent précisément par peur de subir le même type de pression que celle qui a mené à la mort de Samuel Paty. Il y a quelque chose de cruellement paradoxal dans cette réalité : le film sur l’enseignant assassiné pour avoir enseigné la liberté d’expression risque de ne pas être montré en classe parce que les enseignants ont encore peur de la même chose qui l’a tué.

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