Pain, pâtes, pommes de terre, céréales, biscuits. Ces aliments que des millions de Français consomment chaque jour contiennent un métal lourd invisible, inodore et classé cancérogène : le cadmium. Selon une étude de l’Anses publiée en mars 2026, près de la moitié des adultes français (47,6 %) dépasse déjà les valeurs toxicologiques de référence. Un chiffre trois à quatre fois supérieur à ceux observés en Belgique, en Angleterre ou en Italie. Derrière cette exception française, deux causes identifiées : des engrais agricoles gorgés de cadmium et une dérogation européenne dont la France est le seul pays à bénéficier. Une proposition de loi est débattue ce mardi à l’Assemblée.
47,6 % des adultes français au-dessus des seuils : ce que dit l'étude de l'Anses
Les chiffres publiés par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) en mars 2026 ont frappé la communauté scientifique par leur ampleur. Près d’un adulte français sur deux présente des niveaux de cadmium dans l’organisme supérieurs aux valeurs toxicologiques de référence. « Les niveaux français sont jusqu’à trois ou quatre fois supérieurs à ceux d’autres pays européens », confirme Géraldine Carne, toxicologue à l’Anses et coordinatrice de l’étude, en citant la Belgique, l’Angleterre et l’Italie, rapporte Toute l’Europe.
Les sols français sont eux aussi nettement plus contaminés que la moyenne : deux fois plus que la moyenne européenne et trois fois plus que les sols belges, selon CNews. Le cadmium s’accumule dans les terres agricoles, passe dans les cultures, et finit dans l’assiette. En dehors du tabac, qui constitue une source majeure d’exposition pour les fumeurs, « l’alimentation explique jusqu’à 98 % de l’imprégnation au cadmium de la population », précise Géraldine Carne, citée par Toute l’Europe.
L'engrais marocain : la source du problème
Comment expliquer que les Français soient plus contaminés que leurs voisins ? La réponse commence dans les mines de phosphate du Maroc et du Sénégal. L’agriculture française utilise massivement des engrais phosphatés pour enrichir ses sols. Or, les gisements de phosphate dont ces engrais sont issus varient considérablement en teneur en cadmium selon leur provenance géographique. Les phosphates d’Afrique du Nord, dont la France est l’un des principaux importateurs européens, présentent des concentrations en cadmium particulièrement élevées. À l’inverse, les gisements d’Afrique du Sud ou de Russie contiennent des teneurs bien plus faibles.
L’Italie, pourtant grande consommatrice de pâtes, s’approvisionne auprès de sources plus diversifiées, ce qui explique en partie une exposition moindre de sa population. Le paradoxe est donc le suivant : ce n’est pas tant ce que les Français mangent qui les distingue, mais ce que l’agriculture française met dans ses sols pour produire ces aliments. Cela dit, les habitudes alimentaires jouent aussi un rôle. « On observe par exemple plus de consommation quotidienne de pain, de produits céréaliers ou de féculents comme la pomme de terre en France » que dans d’autres pays européens, détaille Géraldine Carne auprès de Toute l’Europe. Le blé, la pomme de terre et les céréales sont précisément les cultures qui absorbent le plus de cadmium depuis les sols contaminés.
La dérogation européenne que personne ne connaît
Derrière le problème des engrais se cache une décision politique qui stupéfie quand on la découvre. L’Union européenne a fixé en 2019 une limite maximale de cadmium dans les engrais phosphatés à 60 mg par kilogramme de phosphore. Mais la France bénéficie d’une dérogation qui lui permet de continuer à utiliser des engrais dépassant ce seuil, rapporte CNews. Elle est le seul État membre à disposer de cette exemption.
Cette dérogation a été obtenue sous la pression du lobby agricole français et des industriels de l’engrais, qui arguaient qu’un seuil strict renchérirait le coût des intrants et pénaliserait la compétitivité de l’agriculture française. Le résultat, vingt ans plus tard, est que les sols français ont accumulé des décennies de cadmium supplémentaire par rapport à ceux de leurs voisins, et que cette contamination se retrouve désormais dans le corps de près de la moitié de la population adulte.
Un cancérogène silencieux qui s'accumule dans l'organisme
Le cadmium n’est pas un poison qui tue d’un coup. C’est un contaminant chronique. Il s’accumule dans l’organisme au fil des années, principalement dans les reins et le foie, avec une demi-vie biologique de 10 à 30 ans, ce qui signifie qu’il faut entre une et trois décennies pour que le corps élimine la moitié du cadmium absorbé. L’Organisation mondiale de la santé et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classent le cadmium comme cancérogène avéré pour l’être humain (groupe 1).
Il est également classé mutagène (susceptible de provoquer des mutations génétiques) et toxique pour la reproduction. L’exposition chronique est associée à un risque accru de cancers du poumon et du rein, d’insuffisance rénale, de fragilité osseuse (ostéoporose) et de troubles de la fertilité. Les enfants sont particulièrement vulnérables. Ils consomment proportionnellement plus d’aliments par kilogramme de poids corporel que les adultes, et atteignent donc plus rapidement des seuils préoccupants. L’étude EAT3 de l’Anses, publiée en février 2026 et relayée par Le Monde, a montré des dépassements chez une partie des enfants français.
Un test de dépistage remboursé à partir du 16 juin
Face à ce constat, la députée Clémentine Autain (L’Après) et le député écologiste Benoît Biteau portent ce mardi 3 juin une proposition de loi à l’Assemblée nationale. « La population française est contaminée comme aucun autre peuple européen », martèle Benoît Biteau, cité par Franceinfo, qualifiant la situation de « bombe sanitaire ».
Le texte prévoit plusieurs mesures. Il propose d’abaisser la teneur maximale en cadmium autorisée dans les engrais phosphatés commercialisés en France, en supprimant la dérogation dont le pays bénéficie. Il prévoit un renforcement des contrôles sur les engrais importés et un plan de décontamination progressive des sols les plus touchés. Enfin, il demande la mise en place d’un étiquetage des engrais indiquant leur teneur en cadmium, afin de permettre aux agriculteurs de faire des choix éclairés. Le texte devrait se heurter à l’opposition d’une partie de la majorité et des représentants du monde agricole, qui craignent une hausse du coût des intrants. Mais les chiffres de l’Anses, un adulte sur deux au-dessus des seuils, rendent de plus en plus difficile le maintien du statu quo.
En parallèle du volet législatif, le volet sanitaire se met en place. Selon une décision de l’Union nationale des caisses d’Assurance maladie publiée au Journal officiel et rapportée par ICI, les patients considérés comme les plus à risque d’exposition au cadmium pourront se faire dépister en laboratoire de ville à compter du 16 juin, avec une prise en charge par la Sécurité sociale. Le protocole repose sur deux examens successifs. Le premier est une analyse urinaire de cadmiurie, qui mesure la concentration de cadmium dans les urines et reflète l’exposition cumulée sur le long terme. Si ce premier résultat se révèle élevé, un dosage sanguin du cadmium est réalisé en complément pour affiner le diagnostic. Chacun de ces deux actes de biologie médicale est tarifé à 27,50 euros, remboursé à 60 % par l’Assurance maladie, le solde étant couvert par la complémentaire santé. Le patient devra toutefois régler 2 euros de participation forfaitaire par acte, comme pour toute consultation médicale.
Les tests doivent être effectués en suivant les recommandations de la Haute autorité de santé (HAS). Il ne s’agit donc pas, à ce stade, d’un dépistage ouvert à l’ensemble de la population, mais d’un dispositif ciblé sur les profils prioritaires, une restriction que certains élus et associations jugent déjà insuffisante au regard de l’ampleur de la contamination révélée par l’Anses. Un résultat élevé ne signifie pas que le patient est malade. Il indique une exposition cumulée préoccupante et constitue un signal pour consulter son médecin, ajuster son alimentation et engager un suivi régulier, notamment rénal. La question n’est plus de savoir si le cadmium est un problème en France, mais combien de temps encore on peut se permettre de ne rien faire et, désormais, combien de Français iront se faire tester.

