Le 29 mai 2026, cet homme de 41 ans a enlevé Lyhanna, collégienne de 11 ans, à Fleurance dans le Gers. Son corps a été retrouvé le 4 juin dans un silo agricole désaffecté. La mère de la fillette de 12 ans dont la plainte est restée en attente a annoncé qu’elle allait poursuivre l’État pour dysfonctionnement du service public de la justice. Gérald Darmanin a présenté ses « excuses au nom de la Justice ». Emmanuel Macron a reconnu qu’« il est clair qu’il y a eu un dysfonctionnement ». Mais pour cette mère, les mots ne suffisent plus.

« Pendant neuf mois, il n'a jamais été entendu »

C’est le témoignage qui a fait basculer l’affaire du fait divers au scandale d’État. Interrogée par le 20 heures de France 2, la mère d’une fillette de 12 ans a raconté, sous couvert d’anonymat, comment elle avait déposé plainte en août 2025 pour des faits de viol commis par Jérôme Barella sur sa fille, dans le domicile du suspect en Haute-Garonne, entre septembre 2024 et mai 2025. Elle décrit un homme qui avait gagné sa confiance. « Je connaissais sa vie, ses problèmes de couple, pour moi c’était un ami.  Il me proposait : « Je suis sur Auch, est-ce que tu veux que je récupère ta fille ? » Comme toutes les mamans célibataires, si quelqu’un nous tend la main, on prend », raconte-t-elle à Franceinfo. 

Après la révélation des faits par sa fille, elle se rend à la gendarmerie. Elle y dépose plainte. Elle prévient les enquêteurs que le suspect pourrait récidiver. Puis, pendant neuf mois, rien. Jérôme Barella n’est jamais convoqué, jamais entendu, jamais confronté à la plainte. La mère relance les gendarmes. Leur réponse, telle qu’elle la rapporte à France 2 : « « On s’en occupe. » Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Pour moi, ce n’est pas une réponse. » Le 29 mai 2026, Lyhanna, amie de l’une des filles de Jérôme Barella, monte dans sa voiture à la sortie du collège. Elle ne sera jamais revue vivante.

Un parcours judiciaire accablant : quatre procédures, zéro audition

Les investigations menées depuis l’arrestation de Barella ont mis au jour un historique judiciaire qui donne le vertige. Selon le décompte établi par Franceinfo à partir des éléments communiqués par la procureure d’Auch et le parquet d’Agen, le suspect avait fait l’objet d’au moins quatre procédures distinctes entre 2017 et 2025 pour des faits de violences sexuelles sur mineures. Il n’a été auditionné dans aucune d’entre elles. La première trace remonte à décembre 2017 : un signalement concernant un comportement inapproprié envers une adolescente. En 2020, Jérôme Barella est licencié du lycée où il travaille pour des « comportements jugés inappropriés » avec une élève, selon Franceinfo. En 2022, une plainte déposée contre lui est classée sans suite. Enfin, en août 2025, la mère de la fillette de 12 ans dépose la plainte pour viol qui ne sera jamais traitée avant la disparition de Lyhanna. Depuis sa mise en examen le 1er juin, trois nouvelles plaintes et un signalement de l’Aide sociale à l’enfance ont été déposés, selon Time France. L’une de ces plaintes, enregistrée à Saint-Brieuc en avril 2026, concerne des faits de viol qui se seraient produits en 2023. Au total, neuf procédures visent désormais Jérôme Barella.

Le corps de Lyhanna a été découvert le jeudi 4 juin dans le silo d’un site agricole désaffecté, près du village de Puycasquier, à une quinzaine de kilomètres de Fleurance. Selon 75secondes.fr, la découverte a été rendue possible grâce à l’initiative d’un ancien collègue de Barella, qui a contacté de lui-même les gendarmes en faisant le lien entre le suspect et ce site où il avait travaillé huit ans auparavant. Le vendredi 5 juin, le procureur d’Agen Olivier Naboulet a confirmé l’identification formelle par comparaison d’ADN, selon France 24. Il a ajouté que « les médecins légistes, en l’état de leurs investigations, ne sont pas aujourd’hui en mesure d’indiquer quelles sont les causes de la mort ». L’autopsie devait également déterminer si la victime avait subi des violences sexuelles. Jérôme Barella, d’abord mis en examen pour enlèvement et séquestration, est désormais également mis en examen pour meurtre sur mineure de moins de 15 ans, selon Time France.

Darmanin présente ses « excuses », Macron reconnaît un « dysfonctionnement »

L’exécutif a réagi avec une solennité inhabituelle. Gérald Darmanin, garde des Sceaux, s’est présenté vendredi sur TF1 pour déclarer : « L’institution judiciaire n’a pas su protéger Lyhanna. Au nom de la Justice, comme ministre, je présente mes excuses à la famille et aux Français qui sont légitimement choqués, terrifiés de voir de telles défaillances », rapporte France 24. Emmanuel Macron a été tout aussi direct : « Il est clair qu’il y a eu un dysfonctionnement » de la justice, a déclaré le président, selon ICI, ajoutant vouloir « clarifier les responsabilités à l’œuvre ». 

Une source gouvernementale a regretté auprès de l’AFP que la circulaire pénale signée par Darmanin en janvier, qui impose de prioriser les plaintes impliquant des enfants victimes, n’ait pas été « appliquée par la procureure d’Auch », Clémence Meyer, selon France 24. Lundi 8 juin, Darmanin a tenu une réunion de crise à la Chancellerie avec les procureurs généraux. À l’issue, il a annoncé une mesure spectaculaire : les parquets de France doivent recenser, d’ici au 14 juillet, l’ensemble des plaintes en attente de traitement dans des affaires impliquant des mineurs. Selon Time France, environ 70 000 plaintes seraient potentiellement concernées.

La plainte contre l'État : quel fondement juridique ?

La mère de la fillette de 12 ans a annoncé son intention de poursuivre l’État pour « fonctionnement défectueux du service public de la justice ». Cette procédure, prévue par l’article L.141-1 du code de l’organisation judiciaire, permet à tout justiciable d’engager la responsabilité de l’État lorsqu’une faute lourde ou un déni de justice est caractérisé.

Selon l’analyse juridique publiée par Village-Justice, la question centrale sera de déterminer si le non-traitement de la plainte pendant neuf mois constitue un « déni de justice » au sens légal, c’est-à-dire un refus ou une négligence de l’institution judiciaire à exercer sa mission. L’article précise que la responsabilité personnelle des magistrats est « strictement encadrée » et distincte de celle du service public. C’est le fonctionnement du système dans son ensemble — sous-effectif du tribunal d’Auch, non-application de la circulaire de priorisation, absence de coordination entre les juridictions — qui sera examiné. Le député David Taupiac avait alerté dès avant l’affaire Lyhanna sur « la situation alarmante du tribunal judiciaire d’Auch, confronté à une pénurie de magistrats et de greffiers », dans une question écrite à l’Assemblée nationale consultée par Franceinfo. Il y décrivait « l’absence prolongée d’un juge aux affaires familiales et d’un juge des libertés et de la détention, sans remplacement prévu ».

Dimanche 7 juin, une marche blanche a réuni plus de 6 000 personnes à Fleurance en hommage à Lyhanna, selon Time France. Plus de 150 rassemblements étaient prévus ce lundi devant les tribunaux à travers la France, à l’appel d’associations féministes et de protection de l’enfance. Pour la mère qui va porter plainte contre l’État, le combat dépasse sa propre fille. « Aujourd’hui, j’ai beaucoup de culpabilité », confie-t-elle à France 2. Culpabilité d’avoir fait confiance. Culpabilité d’avoir déposé plainte sans que rien ne se passe. Et la certitude, exprimée dans un murmure qui pèse plus lourd que n’importe quel discours ministériel, que si sa plainte avait été traitée, Lyhanna serait peut-être encore en vie.

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