La veille, un tribunal libanais prononçait encore une condamnation à mort.
Le lendemain, mardi 11 août, le Parlement a voté l’abolition de la peine capitale. Définitivement. Le Liban devient le premier pays du Moyen-Orient à effacer la mort de son arsenal judiciaire. 85 personnes quittent le couloir de la mort. Leurs peines sont commuées en réclusion à perpétuité. « C’est une décision historique », a déclaré le ministre de la Justice Adel Nassar depuis l’hémicycle. « Une étape monumentale, une rupture claire avec une sentence cruelle et arbitraire qui n’aurait jamais dû être prononcée », a salué Ramzi Kaiss, chercheur chez Human Rights Watch. Paris a qualifié le vote d’« historique et courageux ». Dans une région où l’Arabie saoudite, l’Iran et l’Égypte comptent parmi les plus grands exécuteurs du monde, le geste du Liban résonne bien au-delà de ses frontières.
Ce que le Parlement a voté
Le texte adopté mardi supprime la peine de mort du code pénal libanais pour l’ensemble des crimes qui la prévoyaient : meurtre, terrorisme, espionnage, trahison, rapporte France 24 citant l’AFP. Les 85 personnes qui se trouvaient dans le couloir de la mort au mois de janvier, selon les données d’Amnesty International, voient leur sentence commuée en emprisonnement à perpétuité, assortie de travail d’intérêt général adapté à l’âge du condamné, précise le texte. Le Liban n’avait plus procédé à une exécution depuis 2004, soit 22 ans de moratoire de fait. Mais les tribunaux continuaient de prononcer des condamnations à mort, la dernière remontant à la veille même du vote, lundi 10 août.
Le vote de mardi transforme ce moratoire en droit : la peine capitale disparaît de l’arsenal juridique. Le ministre de la Justice Adel Nassar a souligné un aspect concret et immédiat de la réforme : « Grâce à ce vote, Beyrouth ne sera plus débouté de ses demandes d’extradition de suspects de la part de pays où la peine de mort est abolie », rapporte La DH et L’Avenir. Jusqu’ici, la France, la Belgique, l’Allemagne et d’autres États européens refusaient systématiquement d’extrader vers le Liban des suspects de crimes graves, au motif qu’ils risquaient la peine capitale. Ce blocage est levé.
Pourquoi maintenant : un pays qui se réinvente après la guerre
Le vote n’est pas tombé du ciel. Il s’inscrit dans la transformation politique profonde que traverse le Liban depuis l’élection du président Joseph Aoun en janvier 2025 et la nomination du Premier ministre Nawaf Salam, ancien président de la Cour internationale de justice, rapporte 21 News citant Wikipedia. Les deux hommes incarnent une rupture avec des décennies de blocage institutionnel, de corruption systémique et de tutelle du Hezbollah sur la vie politique libanaise. L’affaiblissement militaire et financier du Hezbollah, conséquence directe du conflit avec Israël depuis octobre 2023, a redistribué les cartes au Parlement. Des réformes autrefois bloquées par le mouvement chiite et ses alliés, amnistie générale, réforme judiciaire, abolition de la peine de mort, passent désormais. Le texte abolitionniste faisait partie d’un paquet législatif discuté lors de la session parlementaire de cette semaine, qui comprenait également une loi d’amnistie générale.
Les défenseurs des droits humains se battaient pour cette abolition depuis des décennies. La Coalition libanaise contre la peine de mort, soutenue par des ONG comme HRW, Amnesty International et l’ACAT, avait multiplié les campagnes depuis 2008. Le vote de mardi est l’aboutissement de cette mobilisation, rendu possible par un alignement inédit entre une société civile persévérante et un pouvoir politique enfin prêt à bouger.
Un geste qui résonne dans toute la région
Le Liban rejoint les 127 pays qui ont aboli la peine de mort dans le monde. Mais c’est le premier du Moyen-Orient à le faire, et c’est ce qui donne à ce vote une portée qui dépasse les frontières libanaises. Dans la région, la peine de mort reste massivement appliquée. L’Iran exécute plus de 800 personnes par an, selon Amnesty International. L’Arabie saoudite en a exécuté 196 en 2024, un record. L’Égypte, l’Irak et le Yémen figurent également parmi les pays qui recourent le plus à la peine capitale. Face à ces voisins, le Liban fait figure de brèche dans un mur que beaucoup pensaient infranchissable.
Le Quai d’Orsay a salué « une décision historique et courageuse, qui illustre les profondes transformations en cours au Liban », rapporte France 24. La formule diplomatique dit plus qu’elle n’en a l’air : la France, ancienne puissance mandataire au Liban, reconnaît implicitement que le pays qu’elle a contribué à façonner vient de la dépasser en matière de modernité judiciaire, la France ayant elle-même aboli la peine de mort en 1981, soit 45 ans avant le Liban. Pour un pays ravagé par la guerre civile, l’explosion du port de Beyrouth, l’effondrement économique et les bombardements israéliens, ce vote est un signe de vie. Le Liban ne se contente pas de survivre. Il légifère, il réforme, il avance. Et il dit au reste du Moyen-Orient que la peine de mort n’est pas une fatalité, même dans la partie du monde qui l’applique le plus.

