Il est désormais implanté dans plus de 80 départements métropolitains. Il se reproduit dans nos pots de fleurs, nos gouttières, nos bouchons de bouteille. Et chaque été, il transmet un peu plus de virus tropicaux sur le sol français. En 2022, la France a enregistré plus de cas autochtones de dengue en une seule année que pendant toute la décennie précédente. L’été 2026, avec ses quatre canicules et ses records de chaleur, lui offre les conditions idéales pour prospérer.
Le moustique tigre est là pour toujours
C’est la première chose que le Dr Delaunay martèle : l’éradication est un fantasme. L’Aedes albopictus, le moustique tigre, est l’une des espèces les plus invasives de la planète. Ses œufs résistent à la sécheresse et au froid. Ils survivent des mois sur une paroi sèche en attendant la prochaine pluie pour éclore. C’est cette capacité de résistance qui lui a permis de traverser les océans dans des pneus usagés et des conteneurs maritimes, et de coloniser l’Europe à partir de l’Italie dans les années 1990, selon l’Institut Pasteur. En France, il est arrivé par les Alpes-Maritimes en 2004. Il a remonté la vallée du Rhône le long de l’autoroute, caché dans les voitures des vacanciers. En 2014, il était implanté dans 20 départements du sud. En 2024, dans 78 départements.
En 2026, la quasi-totalité du territoire métropolitain est concernée, seules quelques zones de Bretagne, de Normandie et du nord des Hauts-de-France restent marginalement épargnées, selon les données de Santé publique France relayées par Statista. Ce qui distingue le moustique tigre de son cousin le moustique commun (Culex), c’est qu’il pique le jour, qu’il se reproduit dans de minuscules quantités d’eau stagnante — une soucoupe de pot de fleurs, un bouchon de bouteille, une gouttière mal vidée — et qu’il est vecteur de trois virus tropicaux qui n’existaient pas en France il y a vingt ans : la dengue, le chikungunya et le Zika. C’est aussi le vecteur de la fièvre jaune dans d’autres régions du monde, bien que ce risque ne soit pas établi en Europe.
Les cas autochtones explosent, et l'été 2026 accélère tout
« Apprendre à vivre avec », dans la bouche du Dr Delaunay, ne signifie pas « s’y résigner ». Cela signifie intégrer ces virus dans le paysage sanitaire français, comme on a intégré la grippe ou la gastro-entérite : des maladies endémiques avec lesquelles on cohabite en se protégeant, pas des menaces exotiques qu’on pourrait tenir à distance. Les chiffres donnent raison à cette vision. En 2022, la France a enregistré plus de cas autochtones de dengue qu’au cours de toute la période 2010-2021 cumulée, selon le Comité de veille et d’anticipation des risques sanitaires (Covars), cité dans une question parlementaire de la députée Nadège Abomangoli. « Autochtone » signifie que le patient n’a pas voyagé : il a été piqué en France par un moustique tigre qui avait lui-même piqué un voyageur infecté quelques jours plus tôt. La chaîne de transmission est locale. Le virus circule sur le sol français. L’Anses a été explicite dans un communiqué de septembre 2024 : la France est exposée à « un risque assez élevé » d’épidémies liées au moustique tigre dans les cinq prochaines années. L’Institut Pasteur abonde : « Avec les voyageurs rentrant de pays tropicaux qui vont importer les virus, le risque récurrent de cas autochtones est certain. »
L’été 2026 aggrave cette tendance par un mécanisme simple. La chaleur accélère le cycle de reproduction du moustique (de l’œuf à l’adulte en une semaine au lieu de deux) et accélère la réplication virale à l’intérieur de l’insecte (le virus atteint les glandes salivaires plus vite, rendant le moustique contagieux plus tôt après avoir piqué un malade). Quatre canicules en deux mois, des nuits tropicales qui ne descendent pas sous 20 °C, des records à 42 °C : ce sont les conditions rêvées pour Aedes albopictus. Et on l’a vu cet été : un premier cas autochtone de virus du Nil occidental détecté mi-juillet dans les Pyrénées-Orientales, transmis cette fois par le moustique Culex, l’autre vecteur que la France doit surveiller.
Ce que « vivre avec » signifie concrètement
Le message du Dr Delaunay n’est pas anxiogène. Il est pragmatique. La dengue, le chikungunya et le Zika ne sont pas Ebola. Dans leur immense majorité, ces infections sont bénignes : fièvre, courbatures, éruption cutanée, fatigue pendant quelques jours. Les formes graves existent (dengue hémorragique, syndrome de Guillain-Barré pour le Zika, douleurs articulaires chroniques pour le chikungunya) mais restent rares en proportion des cas. Ce que « vivre avec » exige, c’est un changement de comportement quotidien que la plupart des Français n’ont pas encore intégré. Vider toutes les eaux stagnantes autour du domicile, chaque semaine, pas une fois par été. Porter des vêtements longs en fin de journée dans les zones colonisées. Utiliser des répulsifs certifiés. Installer des moustiquaires aux fenêtres.
Et consulter rapidement en cas de fièvre au retour d’un voyage tropical ou en cas de piqûres multiples en zone à risque, pour que le diagnostic soit posé et que la chaîne de transmission soit coupée avant qu’un autre moustique ne pique le malade et n’infecte le voisin. La France n’est plus un pays tempéré au sens où elle l’entendait il y a trente ans. Ses étés ressemblent de plus en plus aux étés méditerranéens, voire subtropicaux. Ses moustiques transmettent des virus tropicaux. Et son entomologiste le plus écouté dit qu’il faut « apprendre à vivre avec ». La question n’est plus de savoir si la dengue deviendra endémique en France métropolitaine. C’est de savoir quand.

