Depuis vendredi 14 août, un incendie d’une violence sans précédent dévore les Hautes Fagnes, dans la province de Liège. En 48 heures, le feu est passé de 80 à 3 000 hectares. Des villages ont été évacués. La ville allemande de Monschau, juste de l’autre côté de la frontière, a demandé à ses habitants de se préparer à partir. Ce dimanche matin, le feu n’est toujours pas fixé. La Belgique, pays de plaines et de crachin, découvre ce qu’est un méga-feu.
De 80 à 3 000 hectares : comment le feu a échappé à tout contrôle
Vendredi midi, c’était un départ de feu ordinaire. Le soir, 80 hectares avaient brûlé. Samedi soir, 2 700. Dimanche matin, le cap des 3 000 a été franchi. La vitesse de propagation a sidéré jusqu’aux pompiers. La raison tient en un mot : la tourbe. Les Hautes Fagnes ne sont pas une forêt classique. C’est un plateau de tourbières perché à 600 mètres d’altitude, un écosystème unique en Europe occidentale, gorgé en temps normal d’eau et de sphaignes. Mais après l’été 2026, quatre canicules, des semaines sans pluie, des records de température à répétition , la tourbe est sèche comme de l’amadou. Et quand la tourbe prend feu, elle brûle en profondeur, sous la surface, sur des épaisseurs de plusieurs dizaines de centimètres.
On peut éteindre les flammes visibles et voir le sol se rallumer des heures plus tard. C’est ce qui rend l’intervention « particulièrement complexe », selon les autorités wallonnes citées par France 24. Le terrain lui-même joue contre les pompiers. La zone est accidentée, sans route, parsemée de ruisseaux et de dénivelés qui rendent les engins terrestres inutilisables sur de vastes portions du front de flammes. « La configuration ne permet pas aux services de secours d’attaquer partout le feu à très courte distance avec leurs moyens habituels », précise le communiqué de la province de Liège relayé par Franceinfo. Et le vent, instable, a changé de direction « à plusieurs reprises durant la nuit », selon le bulletin des autorités wallonnes de dimanche matin. Chaque rotation pousse les flammes dans une nouvelle direction, annulant les lignes d’arrêt patiemment creusées quelques heures plus tôt.
« Pas de dessert » : les Fagnes sous la cendre
David Rodolfs tient un restaurant près de Waimes. Vendredi soir, ses collègues ont vu le feu démarrer. « Il y avait des cendres qui tombaient sur les tables. Et puis on a demandé à nos clients de partir, pas de dessert », raconte-t-il à l’AFP. « On voit plus rien, il y a de la fumée partout. » Il décrit la situation d’un mot : « extrêmement triste ». Samedi, les autorités ont ordonné l’évacuation de certaines rues de Sourbrodt, sur la commune de Waimes, et de Butgenbach. Le gymnase de Malmedy, la ville voisine, a été réquisitionné pour accueillir les déplacés, rapporte France 24. De l’autre côté de la frontière, la ville allemande de Monschau a recommandé à ses habitants les plus proches de se préparer à évacuer, rapporte Radio-Canada.
C’est dans ces heures-là que quelque chose s’est passé qu’aucun plan d’urgence ne prévoyait. Les agriculteurs sont arrivés. Avec leurs tracteurs, leurs citernes à lisier reconverties en citernes à eau, et leurs bras. Jean-Pierre Robert, patron d’un hôtel au bord du lac de Robertville, témoigne auprès de l’AFP : « Actuellement, on a une quinzaine de tracteurs qui font la file pour se ravitailler », rapporte Radio-Canada. Benjamin Leroi et ses amis, eux, ont monté un café de fortune au bord du brasier. Ils ont tenu toute la nuit de vendredi à samedi, servant du café aux pompiers et aux agriculteurs qui n’avaient pas dormi. Ces images, un restaurateur qui renvoie ses clients sans dessert, des agriculteurs qui font la queue avec leurs tracteurs dans la nuit, un type qui sert du café devant un mur de fumée, disent quelque chose d’un pays qui n’a pas l’habitude de brûler et qui, quand ça arrive, improvise avec ce qu’il a.
L'Europe qui brûle, du Benelux à l'Aragon
Ce qui transforme l’incendie des Hautes Fagnes en événement continental, c’est qu’il n’est pas seul. À quelques dizaines de kilomètres à vol d’oiseau, dans l’ouest de l’Allemagne, un autre brasier a provoqué vendredi l’évacuation de 1 800 personnes dans la ville de Hürtgenwald, rapporte Le Devoir. En Espagne, dans la région d’Aragon, un incendie a menacé le monastère millénaire de San Juan de la Peña, obligeant les autorités à évacuer les cercueils des premiers rois d’Aragon, rapporte Radio-Canada. Des renforts français étaient attendus sur place dimanche.
La Belgique a activé le mécanisme européen de protection civile pour obtenir des renforts aériens, rapporte CNews. Des pompiers venus de toute la Belgique, de Flandre, d’Allemagne et du Luxembourg (le CGDIS a envoyé une équipe de pompiers volontaires, rapporte L’Essentiel) se relaient sur un front qui ne cesse de s’élargir. Les Hautes Fagnes brûlent. La forêt de Hürtgenwald brûle. L’Aragon brûle. Plus tôt cet été, Fontainebleau a brûlé, la Gironde a brûlé, l’Aude a brûlé. En quelques semaines, le feu a cessé d’être un problème méditerranéen pour devenir un problème européen. La Belgique, pays de pluie et de grisaille, vient de l’apprendre à ses dépens. Et dimanche matin, le feu n’est toujours pas fixé.

